Rennes et la Bretagne 

en relief et en couleur 

grâce au Vérascope

Dans les années 1850, est inventé le stéréoscope, ingénieux appareil qui, utilisant les deux yeux, donne la sensation de relief, alors même que les images examinées sont imprimées sur un support à plat. Après un déclin dans les années 1870, la stéréoscopie redevient une branche attrayante de la photographie au tournant du 19e siècle. Elle attire de nouveaux adeptes surtout parce que l’équipement complet permettant d’obtenir des vues stéréoscopiques s’avère plus facile à acquérir. Le Musée de Bretagne conserve quelques exemplaires intéressants de vues obtenues avec un appareil d’enregistrement stéréo-photographique pour amateur appelé Vérascope, qui a connu un grand succès entre 1894 et 1937.

N.B. : L'accès à ces pages est libre et gratuit, mais les règles qui régissent l'édition concernant le droit de citation sont valables ici aussi ! Les textes et les images qui lui sont empruntés devraient être suivis de la mention Chmura Sophie, « Rennes et la Bretagne en relief et en couleur grâce au Vérascope », Images, représentations et patrimoine de Rennes, mis en ligne le 25 avril 2022, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr, consulté le .

Cet article contient des images issues des collections du Musée de Bretagne à Rennes (Marque du domaine public et Licences CC-BY & CC-BY-NC-ND)

Le célèbre Vérascope Richard

Le Vérascope est l’invention de Jules Richard, né le 19 décembre 1848 à Lyon. À 25 ans, associé à son frère Félix Maxime Richard (1856- vers 1949), il reprend la maison industrielle parisienne de son père, spécialisée dans l’élaboration d’appareils d’enregistrement, de contrôle, de mesure et de sécurité. Par suite de divergences d'opinion, la collaboration avec son frère prend fin en 1891. Félix Richard s’associe à Léon Gaumont (1864-1946) qui devient vite un des principaux concurrents de Jules Richard. Curieusement, le nom de Richard Frères reste longtemps en usage.

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L'Instantané__1er mars 1931

« Jules Richard », dans L’Instantané, 1er octobre 1930, p. 108-109.

L’Instantané, 1er octobre 1930, p. 289.

Fervent amateur de photographie, Jules Richard raconte dans l’Annuaire de la Photographie de 1897, qu’en 1869, il avait construit son propre appareil photographique. En 1893, il met en vente le Vérascope[1], appareil d’enregistrement stéréo-photographique permettant une prise de vue, puis la restitution du sujet en grandeur apparente, grâce à la vision de l’épreuve positive à l’aide des objectifs eux-mêmes ou de lentilles de semblable distance focale[2]. L’appareil est simple, pratique, portatif, offrant au moins averti les moyens d’obtenir facilement des vues réussies[3]. Le succès est immédiat et les articles dans la presse se multiplient pour vanter « l’appareil photographique qui triomphe » dans toutes les villes d’eau et plages à la mode[4]. Jusqu’alors, la stéréoscopie était réservée à une élite d’amateurs ne redoutant ni les complications du procédé, ni l’encombrement du matériel.

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L'Instantané__1er décembre 1930 p184 r

L’Instantané, 1er décembre 1931, p. 190.

 L’Instantané, 1er décembre 1930, p. 184.

Créé pour accueillir des plaques de verre de format 45x107mm, le Vérascope est plus compact que les appareils fabriqués auparavant. Une gamme de produits est même créée autour du nouvel instrument, avec un large choix de stéréoscopes et d'accessoires dans différentes gammes de prix. Richard va mettre par la suite à disposition des plaques de formats plus grands de 6x13cm et de 7x13cm (à noter que ce dernier format s’est avéré moins populaire). Le succès est tel, que d’autres fabricants, en France mais également à l’étranger, vont adopter les formats des plaques Richard. La question de la taille des plaques photographiques était au cœur des réflexions des amateurs de photographie comme le prouve l’article « La tyrannie des formats » paru dans la revue internationale Photo-Gazette en novembre 1899 : « Le Congrès photographique, qui va se tenir à Paris pendant l’Exposition, devrait bien élucider la question des dimensions de plaques, qui conviennent aux différentes catégories d’appareils usuels. En posant aujourd’hui la question et en attendant une solution rationnelle, je veux m’élever d’une façon générale contre la routine qui continue à imposer certains formats surannés n’ayant ni rime ni raison. Il y a là une tyrannie dont il faut secouer le joug. Tyrannie et anarchie en même temps. Aucune règle ne semble avoir présidé à l’établissement des calibres aussi nombreux que bizarres qui figurent sur les catalogues des fabricants […] au lieu de chercher à utiliser les anciens moules, au lieu de créer des instruments nouveaux en vue de plaques de dimensions démodées, il fallait faire le contraire et déterminer les formats nouveaux répondant aux besoins actuels, d’après le type et le but des appareils eux-mêmes. C’est ce qu’a compris l’inventeur du vérascope qui, sans se préoccuper des sous-multiples des vieux calibres, a établi cette petite plaque 45x107, qui est la résultante du dispositif stéréoscopique si ingénieusement imaginé. Ce module 45x107, d’apparence bizarre, est aujourd’hui classique et a été adopté pour les jumelles et détectives que l’on construit maintenant en imitation de ce vérascope (devenu aussi classique) dont la vogue se maintient toujours »[5].

En 1914, il y avait presque autant d’appareils d’enregistrement stéréo-photographique utilisés que d’appareils-photos normaux. Le Vérascope était le plus vendu avec une production estimée à 52 000 unités. Jules Richard distribuait également ses produits hors de France et fut l'un des premiers fabricants à publier des catalogues dans la langue du pays vers lequel ils étaient exportés. L'entreprise était alors le premier producteur d’appareil-photographiques "stéréo" et de stéréoscopes. La société proposait également une vaste gamme d'environ 200 000 images stéréoscopiques sur verre au format 45x107 mm, pour la plupart des clichés de scènes érotiques et de guerre. L’entreprise Richard devient une entreprise publique en 1921 et c'est à ce moment que Jules Richard la quitte. Quand en 1930, année de son décès, il reçoit la médaille de Salverte[6], Il est décrit comme un important contributeur et vulgarisateur de la stéréoscopie[7].

La stéréoscopie : une branche attrayante de la photographie

La plupart des publicités du Vérascope, le présente comme suit : « Construit spécialement pour utiliser les lois de la réversibilité optique, il donne la perspective et le relief absolus ; la distance entre chaque objet photographié est la même que celle que l’œil a perçue ; les objets sont eux-mêmes conservés avec leur vraie valeur, et l’horizon paraît à l’infini. C’est l’image la plus parfaite de la réalité, puisqu’elle lui est superposable »

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Le Nord photographe, 1er janvier 1899, n.p.

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Publicité datée de 1902.

C’est peut-être cela qui a convaincu René Crétois (1886-1953), pharmacien à Rennes, à s’adonner à la stéréoscopie. Le Musée de Bretagne conserve quarante-deux plaques diapositives pour Vérascope dont il est l’auteur. Onze d’entre elles ont pour sujet Saint-Malo, sept Rennes, six les environs du Cap-Fréhel, cinq Les Iffs, quatre Treffendel, alors que les six dernières portent respectivement sur Cancale, Combourg, Pont-Réan, le Mont-Saint-Michel, Perros-Guirec et Ruel-Malmaison.

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Portrait de René Crétois (14 août 1886 - 15 janvier 1953) sur les bords de la Vilaine près des Vieux Ponts, à Cesson-Sévigné - Collections du Musée de Bretagne - Licence CC-BY-NC-ND

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Boite, utilisateur René Crétois- Collections du Musée de Bretagne - Licence CC-BY

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Saint-Malo la grande rue, plaque stéréoscopique par René Crétois - Collections du Musée de Bretagne - Licence CC-BY-NC-ND

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Dinard La Vicomté, plaque stéréoscopique par René Crétois - Collections du Musée de Bretagne - Licence CC-BY-NC-ND 

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Les Iffs église, plaque stéréoscopique par René Crétois - Collections du Musée de Bretagne- Licence CC-BY-NC-ND

Ces clichés ont pour certains été pris lors de voyages privés de René Crestois, mais la grande majorité semblent avoir été exécutée lors des excusions de la Société Photographique de Rennes (SPR) dont Crétois a été le secrétaire-archiviste[8], mais également pendant celles organisées par la Société archéologique du département d’Ille-et-Vilaine à laquelle Crétois a été présenté en juillet 1931[9] par l’abbé Louis-Marie Raison (1865-1943) et Georges Nitsch (1866-1941), président de la SPR décrit par ses contemporains comme un « génie de la photographie »[10].

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Excursion de la Société photographique de Rennes au Boël, utilisation par un des membres d'un appareil de prise de vues stéréoscopiques qui ressemble au Vérascope simple, positif sur verre, vers 1920-1930 - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public 

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Pont-Réan, le moulin du Boël, plaque stéréoscopique prise par René Crétois, vers 1920-1930 - Collections du Musée de Bretagne - Licence CC-BY-NC-ND 

Si les excursions photographiques étaient une occasion privilégiée de formation et d’expérimentation mutuelle, les excursions historiques et archéologiques étaient pour Crétois un moment de perfectionnement personnel où il se confrontait au paysage, à la nature et au bâti dont il voulait garder un souvenir. La stéréoscopie est alors un procédé photographique apprécié pour enregistrer des images du patrimoine historique. L’Instantané de décembre 1930, journal mensuel destiné aux amateurs photographes, explique qu’en matière de stéréoscopie, « Les sujets abondent, ils sont innombrables, tous plus intéressants les uns que les autres, parce que vus, stéréoscopiquement, on les voit dans les trois dimensions. Les détails d’architecture ressortent avec un tel relief, une telle vérité, peu importe la direction de la lumière, que l’on s’étonne de ne pas voir des vues stéréoscopiques plus répandues et exposées dans les ateliers. De très vieux ponts sont, à chaque instant, remplacés par des ponts métalliques pour faciliter le trafic, heureux ceux qui en ont conservé un souvenir stéréoscopique, car ces beaux ponts du passé ont souvent un intérêt tout à fait historique. Les positifs de champs de bataille, de ruines, de monuments, permettent une meilleure conception de ce qui s’est passé, de l’histoire que la meilleure des descriptions. En fait, et dans n’importe quel but, ces deux petites photographies qui forment la vue stéréoscopique seront une source constante de plaisir et si vous avez la bonne fortune de réussir une vue de composition vraiment picturale, il n’y a pas de raison pour ne pas en faire un agrandissement de la dimension que vous désirez »[11].

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Rennes château de la Prévalaye, plaque stéréoscopiqueLicence -Collections du Musée de Bretagne- CC-BY-NC-ND

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Rennes, le Château-branlant, plaque stéréoscopique par René Crétois -Collections du Musée de Bretagne - Licence CC-BY-NC-ND

Le château de la Prévalaye et le Château-branlant sont deux édifices disparus du paysage rennais. 

Trois des vues stéréoscopiques rennaises de Crétois sont des reproductions de clichés antérieures, pris par le colonel Lasse[12], vers 1900. Ils représentent le marché aux puces de la place de la Mission, connu sous le nom de la dèche ; le marché de la place Saint-Germain et des lavandières des bords de l’Ille. Cette dernière photographie ressemble à quelques minutes près à une photographie conservée au Musée de Bretagne dans le fonds d'Émile Richier (1869-1954) et ayant pour légende « Canal d’Ille-et-Rance ». Rappelons que Richier avait constitué sa collection pour garder une trace des transformations de la ville de Rennes. Ici, Crétois a semble-t-il utilisé son Vérascope pour obtenir des agrandissements de ces documents iconographiques du début du siècle ou tout simplement pour les projeter lors d’une des réunions de la Société Photographique ou de la Société d’archéologie. Ces trois photographies montrent de manière anecdotique des activités authentiquement rennaises. Ce type de sujet se retrouvait dans nombres de travaux des membres de la Société Photographique de Rennes, car « le pittoresque régional inspire largement cette dernière et donne à son œuvre de l’homogénéité et du caractère » comme cela est expliqué dans le Bulletin de la Société française de photographie de juin 1929. Ce texte ajoute sur la Société Photographique de Rennes qu’ « Une technique sans défauts, et cela malgré la diversité des procédés employés, prouve qu’elle ne fait pas seulement montre de goût, mais encore de beaucoup de « métier ». Les solides portraits, les paysages composés, les amusantes scènes de genre, signés par MM Bergot, Crétois, Douane, Dr Dupuis, Maréchal, Nitsch, Poirier, Racheboeuf, colonel Serraz et Trubert, classent la Société Photographique de Rennes parmi les premières de notre pays »[13].

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Rennes, la Dèche, plaque stéréoscopique par René Crétois- Collections du Musée de Bretagne- Licence CC-BY-NC-ND

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Rennes, marché de la place Saint-Germain, plaque stéréoscopique par René Crétois - Collections du Musée de Bretagne- Licence CC-BY-NC-ND

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Rennes, lavandières près de l'Ille plaque stéréoscopique par René Crétois- Collections du Musée de Bretagne- Licence CC-BY-NC-ND

Les trois plaques reproduisant les photographies du colonel Lasse sont une exception dans la production photographique de Crétois. D’ailleurs, les scènes de genre n’étaient pas vraiment au centre de son intérêt : il leur préférait les paysages naturels et le patrimoine architectural, contrairement à Ambroise Poirier (1877-1961), également membre de la SPR adepte du Vérascope.

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Rennes, quelques membres de la Société photographique au jardin des plantes, plaque stéréoscopique positif sur verre par Ambroise Poirier -Collections du Musée de Bretagne - Licence CC-BY

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Rennes jardin des plantes, positif sur verre, plaque stéréoscopique par Ambroise Poirier - Collections du Musée de Bretagne- Marque du Domaine Public 

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Rennes, positif sur verre, plaque stéréoscopique par Ambroise Poirier - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

Remarquons enfin que ce ne sont pas ses clichés "stéréo" qui ont fait connaître René Crétois comme un photographe talentueux lors des expositions annuelles de la SPR, mais ses tirages qui révèlent « l’odeur vieillie et froide des sous-bois du Huelgoat, dans les jeux de l’ombre et du soleil »[14] et surtout, ses autochromes[15]. Parmi tous les autochromes de Crétois, le Musée de Bretagne ne possède malheureusement qu’une seule plaque stéréographique, prise en 1924 au parc du Thabor à Rennes. 

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Rennes, le Thaborplaque stéréoscopique par René Crétois- Collections du Musée de Bretagne- Licence CC-BY-NC-ND

Cependant, au sein des 324 autochromes de ses collections, il y a 22 plaques stéréoscopiques prises avec un Vérascope. Leur auteur est inconnu, mais elles sont légendées et datées du printemps et de l’été 1915.

Relief et couleur : l’image la plus parfaite de la réalité

L’innovation la plus sensationnelle qui a été faite au début du 20e siècle dans les plaques photographiques est certainement la fabrication des plaques autochromes qui permettent de faire directement la photographie des couleurs. Déposée sous forme de brevet le 17 décembre 1903, mais dévoilée à l’Académie des Sciences le 30 mai 1904, la plaque Autochrome Lumière, inventée par Louis Lumière (1864-1948), est le premier procédé de photographie en couleur. Dès la mise en vente de ces plaques en 1907, le Vérascope Richard a été adapté à leur emploi. Il a fallu pour cela apporter quelques modifications à l’appareil mais ces changements n’empêchaient pas de l’utiliser pour la stéréoscopie ordinaire.

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Notice sur l'emploi des plaques autochromes - Marque du Domaine Public- Collections du Musée de Bretagne

Sans vouloir décrire à nouveau le principe sur lequel est basé l’opération des couleurs avec des plaques autochromes, il convient néanmoins de rappeler que ce procédé exige l’emploi d’un écran teinté qui retient certaines radiations dans des proportions déterminées pour obtenir le même temps de pose pour les trois couleurs fondamentales utilisées : rouge, vert et violet. Le Vérascope pouvait recevoir ces écrans, soit à l’avant, soit à l’arrière des objectifs. Ceux destinés à être placés devant les objectifs ont la forme de bonnettes, qui viennent se chausser sur les parasoleils. Dans ce cas, le système de bonnettes est établi de façon à faire automatiquement la compensation de la variation de mise au point, provenant de ce que les plaques autochromes se placent dans les châssis le verre en avant, c’est-à-dire à l’inverse des plaques ordinaires. Pour mettre les écrans derrières les objectifs, la maison Richard posait à la demande deux petits cadres à charnières à l’intérieur des chambres. Pour faire des photographies en couleurs, il suffisait d’y glisser respectivement deux petits écrans carrés qui, par un mouvement de bascule, venaient s’appliquer sur la partie postérieure des objectifs. Pour revenir à la photographie ordinaire, il fallait rabattre les cadres, retirer les écrans et relever les montures ; tout cela se faisait instantanément.

L’épaisseur des plaques nécessitait également une adaptation spéciale du Vérascope. La fabrication des autochromes ne permettait pas d’employer des plaques extra-minces, normalement avantageuses pour les émulsions ordinaires, et en raison de leur épaisseur, les utilisateurs devaient employer des porte-plaques plus épais. En conséquence, le magasin du Vérascope ne pouvait contenir que huit plaques autochromes à la place des douze qui forment habituellement la garniture du magasin avec des plaques extra-minces. L’usage de ces portes-plaques spéciaux nécessitait d’ailleurs une légère modification dans le magasin qui pouvait néanmoins servir ensuite aussi bien pour les plaques autochromes que pour les plaques ordinaires. Pour les amateurs qui ne désiraient faire des photographies en couleurs qu’exceptionnellement, et qui ne voulaient pas y consacrer un magasin entier, il était possible d’utiliser des châssis métalliques spéciaux combinés pour ne recevoir chacun qu’une plaque autochrome. Un adapteur très simple permettait de disposer ces châssis, comme s’il s’agissait d’un magasin. Pourvu des modifications sus mentionnées, le Vérascope était prêt à faire des clichés couleurs.

Il faut tout de même rappeler que les couleurs étaient obtenues sur le cliché même qui était exposé et que pour avoir l’effet stéréoscopique, il fallait faire l’inversion des images. Dans la stéréoscopie ordinaire, cette inversion se fait facilement au moment du tirage des diapositifs. Pour la stéréoscopie des couleurs, qui ne comporte pas cette opération, il y a deux manières d’obtenir ce résultat : soit les deux images sont coupées et alternées en fixant les deux parties par un moyen approprié, soit elles sont collées sur une plaque de verre formant support ou montage dans un châssis. Il était assez difficile de faire proprement la première opération, tandis qu’en employant les châssis, mis en vente à cet effet par l’entreprise Richard, les photographes obtenaient rapidement et facilement des épreuves stéréoscopiques. L’inversion s’obtenait également au moment même de la prise de vue en adjoignant aux objectifs un système optique convenable. Jules Richard avait imaginé un prisme doublement inverseur. Avec ce dispositif, la position du Vérascope pour la prise des vues n’était plus horizontale mais verticale. En opérant de cette façon, quand la plaque en couleurs sortait du dernier bain, elle était immédiatement prête à être regardée stéréoscopiquement, sans qu’il soit besoin de faire la moindre manipulation supplémentaire.

Le Vérascope : le trésor du touriste

Les 22 plaques autochromes stéréoscopiques, d’auteur anonyme, conservées au Musée de Bretagne sont vraisemblablement l’œuvre d’un photographe, peut-être amateur, mais sans aucun doute doué techniquement. En effet, malgré les possibilités offertes par le Vérascope, la plupart des adeptes de la stéréoscopie ne s’aventuraient pas à faire de la photographie avec des plaques en couleurs. Il va de soi que la plaque autochrome, qui permettait de représenter l’objet complet dans ses demi-teintes et avec ses couleurs naturelles, était apte à fournir des épreuves stéréoscopiques, mais il s’avère que « les premières épreuves stéréoscopiques faites avec elle ont amené un désenchantement presque unanime parmi les amateurs »[16]. Beaucoup étaient déçus de la vision au stéréoscope du réseau autochrome. La plupart du temps cela était dû à un temps de pose défectueux, à un développement mal conduit ou à un montage des images qui ne respecte pas rigoureusement le même écartement que celui des objectifs placés sur l’appareil de prise de vue. Bien sûr, pour que le résultat soit bon, il fallait également que la plaque soit bien prise. Or, tous les sujets, quels qu’ils soient, ne se prêtaient pas forcément à la photographie stéréoscopique des couleurs. Les sujets à grandes oppositions, d’un rendement difficile à obtenir avec la plaque autochrome n’étaient pas recommandés pour faire de la stéréoscopie. Il en est de même pour les sujets comprenant de grandes plages lumineuses, blanches ou fort peu colorées naturellement. En fait, pour obtenir de bonnes vues stéréoscopiques en couleurs avec des plaques autochromes, il ne fallait pas craindre de faire des clichés vigoureux : la diapositive examinée à la main peut paraître trop sombre, mais au stéréoscope, les luminosités des deux moitiés du stéréogramme s’additionnent et l’épreuve s’avère d’excellente qualité.

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Les ajoncs fleuris à Saint-Brévin, plaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Belle-Ile port de Sauzonplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Roches de Portsallplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Vue prise de Trestraou sur la pointe de Ploumanac'hplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Brignogan le Nis-Vran nid du corbeauplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Ploumanac'hplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Les sept îles vues de Ploumanac'hplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

Les usagers de la stéréoscopie couleur l’ont utilisée pour capter un effet de lumière, une vue pittoresque, la beauté d’un sujet avec toute la réalité de la nature. Comme la plupart de voyageurs de l’époque, notre photographe « anonyme » a vraisemblablement emprunté un itinéraire touristique car il a surtout photographié les rochers spectaculaires et les « pierres bizarres » connues des côtes bretonnes.

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Trégastel la pierre branlanteplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Le grand menhir à Brignogan le Men-Marz, plaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public 

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Brignogan pierres bizarres, plaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Huelgoat Le Gouffre, plaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

Il a eu l’occasion de s’arrêter au pied des constructions emblématiques de quelques villes et l’opportunité d’immortaliser des enfants en costumes typiques.

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Le château de Josselin, plaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Vannes tour du Connétableplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Concarneau le port et la ville closeplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Saint-Guénolé le rocher tire-bouchonplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Carnac alignements du Menecplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

Il a parfois fait poser une femme et un homme en uniforme, peut-être des compagnons de voyage. Ces modèles vivants, souvent habillés avec des couleurs complémentaires à celle du paysage où ils posent, enrichissent la composition des images et animent un premier ou un second plan qui, au stéréoscope, invite le regard vers les plans suivant qui reprennent les mêmes proportions que dans la nature avec un relief superposable avec le sujet. Il est possible que le photographe ait eu une formation artistique tant il a composé ses clichés en pensant à la place des couleurs.

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Pornicplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Belle-Ile la pointe des Poulainsplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Belle-Ile-en-Mer port de Goulpharplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Plage de Trégastelplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

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Belle-Ile-en-Mer la grotte de l'apothicaireplaque stéréoscopique - Collections du Musée de Bretagne - Marque du Domaine Public

Ces photographies de voyage doivent être analysées comme appartenant à une tradition spécifique d'images de la Bretagne, enracinée dans l'imagerie touristique. Chaque paysage photographié allie une vision idéalisée traditionnelle de la Bretagne et une vision propre au photographe qui donne sa propre interprétation de sites connus de tous les touristes.

Dans un article pour inciter à la pratique de la stéréographie le journal L’Instantané explique à ses lecteurs que « Les vues stéréoscopiques contant avant tout vos voyages et vous faisant revivre les émotions ressenties devant la vue originale, ne vous inquiétez pas de la composition, photographiez ! Artistiquement, vous n’aurez peut-être rien, mais regardées à travers le stéréoscope, ces photographies vous feront éprouver le même charme, la même émotion, le même plaisir et les mêmes effets que vous avez eus en les considérant sur nature dans votre viseur, et tout cela sans quitter votre fauteuil »[17]. Les stéréogrammes et les plaques stéréographiques qui nous sont aujourd’hui parvenues ne sont pas toutes des œuvres d’art, mais sans conteste, elles nous révèlent les centres d’intérêts patrimoniaux et culturels d’une génération de personnes qui se sont parfois improvisées, le temps d’un voyage, photographes amateurs.


[1]La marque est déposée au greffe du tribunal de commerce de la Seine, le 19 mars 1891, puis le 6 février 1902.

[2]Établissement J. Richard, Vérascope, GLyphoscope, Taxiphote, Homéos, plaquette publicitaire de présentation, s.n., s.p.

[3] Le Tour de France, 1er janvier 1904, p. VIII.

[4] Le Figaro, 24 juillet 1895.

[5] Mouchelet (E.), « La tyrannie des formats », dans Photo-Gazette, 25 novembre 1899, p. 124-127.

[6]Du nom du Comte Georges Napoléon Baconnière de Salverte (1833-1899), membre d’honneur de la Société Française de Photographie et de Cinématographie qui avait fondé en 1896 cette Médaille biennale en vue de récompenser l’auteur français d’un progrès important en Photographie.

[7] « Jules Richard », dans L’Instantané, 1er octobre 1930, p. 108-109.

[8] Ouest-Éclair, 22 janvier 1931.

[9] Séance du 7 juillet 1931, Bulletin et mémoire de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine, p. XXIX.

[10] Ouest-Éclair, 26 mai 1929.

[11] « Stéréoscopie », dans L’Instantané, 1er décembre 1930, p. 185.

[12]À identifier.

[13] Ouest-Éclair, 18 juin 1929.

[14] Ouest-Éclair, 26 mai 1929.

[15] Ouest-Éclair, 4 janvier 1925.

[16] Dillaye (F.), Les Nouveautés photographiques : complément annuel à La théorie, la pratique et l’art photographique, Paris, 1911, p.136.

[17] « Stéréoscopie », dans L’Instantané, 1er décembre 1930, p. 185.