Des images et des dates :

à propos de La fête de l’Élévation et Dédicace de la Statue Équestre du Roi Louis XIV à Rennes en 1726

Dans son catalogue sur l’architecte et dessinateur Jean-François Huguet (1679-1749) publié en 1903, Lucien Decombe (1834-1905) consacre un chapitre aux gravures reproduisant les œuvres considérées alors comme disparues de l’artiste rennais[1]. Il y décrit une eau-forte aquarellée de la cérémonie donnée pour célébrer l’installation de la statue de Louis XIV au milieu de la nouvelle place du Palais, construite suivant les plans de l’ingénieur Isaac Robelin (1660-1728) et de l’architecte Jacques V Gabriel (1667-1742) après l’incendie qui avait ravagé la ville en décembre 1720[2]. Cette gravure par Philippe-Nicolas Milcent (?- 1739) est considérée comme LA source qui permet de dater et de décrire cet événement précis de l’histoire de Rennes qui aurait eu lieu le 6 juillet 1726. Or, en 1950, l’œuvre originale d’Huguet, un dessin gouaché et aquarellé exécuté en 1733 et qui a priori a servi de modèle à Milcent, a intégré les collections du Musée de Bretagne[3]. Si maintes petites dissemblances iconographiques peuvent être relevées entre le dessin de l’architecte et le travail du graveur, c’est surtout dans la légende de l’œuvre originale que se trouve la différence la plus importante : la fête se serait déroulée le 26 juin 1726. 

Deux images, deux dates, un seul et même événement… Où est la vérité historique ?

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Cet article contient des images issues des collections du Musée de Bretagne à Rennes (Marque du domaine public) et des Archives Municipales de la ville de Rennes (Modalités de reproduction : Librement réutilisable)

Une gravure d’histoire

Les estampes d’histoire sont de remarquables expressions artistiques du 18e siècle car elles concilient inspiration, maturité artistique et maîtrise technique. Elles étaient rares et convoitées. Le travail de gravure, effectué directement d’après un modèle ou indirectement d’après des dessins était fort compliqué. Malgré ces difficultés techniques, les graveurs ne travaillaient généralement pas dans l’isolement. Ils étaient contraints à des obligations sociales. Des visiteurs venaient voir l’avancement de leurs tâches ce qui confirme l’intérêt de leurs modèles. L’annonce de l’achèvement des planches dans les gazettes était très attendue. C’est d’ailleurs la revue française le Mercure de France qui fait connaître la première la gravure de l’Elevation perspective de la nouvelle Place du Palais de Rennes par Milcent et la date de l’événement au 6 juillet 1726.

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Archives de Rennes 6 Fi 1 lié à 10 Z 219 - Illustration en couleurs de la nouvelle place du palais de Rennes, élévation perspective https://www.archives.rennes.fr/ark:/74559/203312.595663/dao/0/1 Elevation perspective de la nouvelle Place du Palais de Rennes construite et reformée sur les desseins de Mr Gabriel, Per Architte du Roi, / sous la Direction des Srs Abeille, Le Mousseux et Huguet, Ingénieurs. – La Véritable Representation de la Fête qui s’est passée lors de l’Elevation et Dédicace de la Statue Equestre du Roi Louis XIV posée par le Sr Chevalier, Entrepreneur, le 6 juillet 1726. / Le Corps de Ville present, Et les 15 Compagnies de milices Bourgeoises sous les Armes. – Dessigné et Dédié a son Altesse Serenissime Monseigneur le Comte de Toulouse, Prince du Sang, Amiral de France, Gouvernr de Bretagne / Par son très Humble et très Obéissant Serviteur Huguet.

En juin 1738, le Mercure de France annonce que Milcent est en train de travailler sur « deux Morceaux très-considérables, qu’il donnera au Public […] l’un représente la Cérémonie qui a été observée à Rennes en Bretagne, lors de la position de la Statue Equestre du fau Roy Louis XIV, et toute la Fête de cette Dédicace, dans la nouvelle Place du Palais de cette Ville, le tout en Perspective, et d’une Architecture très-noble, composée par M. Gabriel, premier Architecte de Sa Majesté, et Ingénieur en Chef du Rétablissement de cette Capitale de Bretagne, et environ trois ou quatre mille Figures. L’autre Morceau, qui lui sert de Parallele, est aussi du Dessein de M. Gabriel, représentant le Bâtiment neuf du nouveau Présidial, celui de l’Hôtel de Ville, de même décoration, avec la nouvelle Tour de l’Horloge, au milieu de ces deux Bâtimens, qui forment un des côtés de la Place neuve, ce Morceau est aussi en Perspective, très-correct et orné de quantité de Figures. »[4] Les deux vues paraissent un an plus tard, le Mercure de France de juin 1739 raconte : « Il paroît depuis peu deux Vûës de Rennes, gravées par feu M. Milcent, Ingénieur du Roy dans la Marine, connu par plusieurs Ouvrages dans de genre, qui lui ont fait beaucoup d’honneur. L’une est l’Elevation en Perspective de l’Hôtel de Ville de Rennes, dans lequel se tiennent les Etats de la Province ; de la Tour de l’Horloge, & du Présidial, construits dans la Place neuve, sur les Desseins de M. Gabriel, Premier Architecte du Roy, sous la conduite de Mrs Abeilles, père & fils, & Huguet, Ingénieurs, dessinées, & dédiées au Comte de Toulouse, Amiral de France, & Gouverneur de Bretagne. La seconde, l’Elevation en Perspective de la nouvelle Place du Palais de Rennes, construite aussi & réformée sur les Desseins de M. Gabriel, sous la conduite des Srs Abeille, le Mousseaux & Huguet. C’est la véritable représentation de la Fête qui s’est donnée, lors de l’Elevation de la Statuë Equestre de Louis XIV, posée par le Sr Chevalier, Entrepreneur le 6 Juillet 1726. le Corps de Ville présent & les quinze Compagnies de Milice Bourgeoise sous les Armes, dédiée au Comte de Toulouse. Ces Ouvrages se vendent chés la Veuve Milcent, ruë de la Savaterie, à l’Hôtel Pepin, laquelle espère de continuer cette Suite, sur les Desseins qui lui sont restés de Son Epoux, & sur les Planches commencées.»[5] Dans ce texte, la veuve de Milcent fait part que les deux gravures que nous connaissons devaient faire partie d’une « Suite », nous pouvons supposer que Milcent avait d’autres modèles à graver sur la ville de Rennes, probablement inspirés des créations d’Huguet. Avait-il en main les œuvres originales d’Huguet ? Cela est peu probable, il devait certainement travailler d’après des esquisses et des dessins qu’il avait fait à partir des originaux par ailleurs. Nous savons que l’Ingénieur du Roy et de la Marine Philippe-Nicolas Milcent, dessinateur et graveur dont la vie et l’œuvre ne sont malheureusement aujourd’hui pas très connues, avait des raisons professionnelles qui l’ont menées en Bretagne où il a pu recopier les productions d’Huguet. Il avait en effet été chargé du dessin de la sculpture des vaisseaux le Dauphin-Royal[6] et le Superbe[7] construits à Brest à partir de 1735 et lancés en 1738[8]. D’autre part, le Mercure de France nous apprend qu’en janvier 1737, Milcent livre sa quatrième et dernière vue de Paris, « dessinée d’après Nature […] et gravée par lui-même »[9]. La même année, il met en vente chez Desrochers à Paris, une vue du Havre et une vue du Bassin et du Parc de la Marine du Havre. La revue explique que « le même Auteur espère de donner bien-tôt une Suite de Vuës de Villes et Ports de Mer, dessinées sur les lieux par la même main »[10]. Pourtant en 1738, il ne travaille pas sur une cité de la côte mais bien sur la cérémonie rennaise de 1726. Il est fortement probable que Milcent ait pris connaissance des œuvres d’Huguet entre janvier 1737 et juin 1738. Pourquoi la date qui est apposée dans la légende de la gravure est-elle différente de celle de l’aquarelle-gouachée originale ? Difficile à dire : il peut tout simplement s’agir d’une mauvaise lecture à la base de la part de Milcent, voire de sa veuve. En effet, rien ne dit que ce soit Milcent lui-même qui ait écrit la légende, elle a pu être apposée après sa mort survenue au début de l’année 1739, sous les directives de sa veuve, car le titre - meilleur moyen d’identification de l’estampe et premier élément de contextualisation de l’image - complété par des éléments destinés à préciser la signature et la dédicace, ainsi que par la lettre – indications relatives aux circonstances de réalisation d’une gravure et de sa mise en vente figurant au bas de l’image – étaient indispensables pour la vente.

Une erreur qui va faire date

D’après Émile Ducrest de Villeneuve (1795-1867) et Dominique Maillet (1776-1848), auteurs d’une Histoire de Rennes parue en 1845, la pose de la statue équestre de Louis XIV a été « le grand événement »[11] de l’année 1726 dans la capitale bretonne. Si les livraisons de janvier 1857 et mars 1858 des Archives de l’art français donnent toutes les pièces relatives à la commande, à la mise en œuvre, au transport, au séjour à Nantes, à l’érection et à la destruction de la statue équestre du Roi Louis XIV, concernant la cérémonie organisée en 1726, une seule source est citée : la gravure de Milcent, présentée comme un document « assez rare »[12].

En 1922, Barthélémy Pocquet du Haut-Jussé (1852-1926)[13] explique que « Chose extraordinaire ! On n’est pas d’accord […] sur la date de la cérémonie. Un historien rennais, habituellement bien formé, M. Lucien Decombe, dit qu’elle eut lieu le 26 juin ; un historien parisien, non moins bien informé, m. de Boislisle[[14]], dit qu’elle eut lieu le 25 juillet. En réalité, aucun document « officiel » ne mentionne cette date ; nous ne la connaissons que par la gravure de Huguet qui indique formellement, au bas du dessin qu’il a laissé, celle du 6 juillet 1726. C’est cette date qui est exacte »[15]. Pocquet du Haut-Jussé affirme avoir dépouillé le compte des miseurs et le registre des délibérations de la Communauté de Ville de 1726 sans succès, pourtant à défaut de donner le compte-rendu de la fête, il publie une transcription du programme de la fête qui avait été rédigé lors de la séance du 23 mai 1726 où le maire Toussaint Rallier du Baty (1665-1734) saisit l’assemblée municipale en expliquant « quil est dusage Lors delelevation et position des monumens publics de consideration particuliere dy procéder avec des ceremonies extraordinaires que comme on est sur le point déposer en cette ville La figure en bronze du feu Roy louys 14 surson pied destal Il est nécessaire que la compagnie Regle celles qui se devront observer ce Jour la Surquoy deliberé. La comunaute a adressé sous le bonplaisir de son altesse serenissime monseigr le comte de toulouse pair et amiral de France et gouverneur de bretagne que le jour delelevation de lad. Statüe il sera dressé un bucher dans la place dupallais, que le corps de ville en habit de ceremonie precede de ses officiers ord.res sy transportera, que les milices seront sous les armes et borderont la haye autour du bucher et feront leur decharge lorsquon y mettra le feu, que le corps de ville arrivant dans lad place y sera Receu aubruit des tambours et trompettes et dune salve de douze coup de canon, quil en sera tire une pareille quantite lorsquil mettra le feu et une troizieme quand il sen Retournera enson hotel et que ladepense du tout sera payée surles deniers d’octroy »[16].

Pour Pocquet du Haut-Jussé « Nous pouvons cependant nous faire une idée de ce que fut cette belle fête. Si nous n’en avons pas le procès-verbal, nous possédons la représentation, j’allais dire, la photographie. L’architecte rennais Huguet en fit en effet un dessin plein de mouvement et de vie, dont les détails ont l’exactitude et la précision que pouvait leur donner un témoin oculaire »[17]. Il ajoute en note que « la gravure coloriée de Huguet est très curieuse et très rare. Nous avons pu l’étudier à loisir sur un bel exemplaire appartenant à m. H. de Torquet, membre de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine, qu’il a bien voulu mettre à notre disposition. Nous l’en remercions vivement. – Le musée de Rennes[[18]] et les Archives départementales[[19]] possèdent également un exemplaire de cette gravure, ainsi que la Bibliothèque de la Cour d’Appel »[20].

Comme nombres d’historiens ou d’érudits avant lui, Pocquet du Haut-Jussé a une confiance totale en la véracité de la gravure de Milcent[21]. Avant Ducrest Villeneuve et Maillet, François Manet (1764-1844) avait déjà parlé dans son Essai topographique historique et statistique sur la ville de Rennes paru en 1838 chez Vatar (page 48) « de ce superbe monument, dit vulgairement le cheval de bronze : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne fut posé, par le sieur Chevalier, que le 6 juillet 1726, onze ans après la mort du roi ». La date du 6 juillet se retrouve dans plusieurs ouvrages, annales scientifiques ou bulletins de sociétés savantes[22]. Et même après la redécouverte publique de l’œuvre originale d’Huguet en 1950 au moment de son intégration dans les collections du Musée de Bretagne[23], les livres d’histoire consacrés à Rennes ou à l’art français du 18e siècle continuent à parler du 6 juillet et utilisent la gravure de Milcent comme seule source[24].

Retour aux sources

Les propos de Pocquet du Haut-Jussé, qui est une des références pour connaître l'histoire de Rennes, sont étonnants. En effet, le compte-rendu de la fête existe bien à la date du mercredi 26 juin 1726 dans le registre des délibérations de la communauté de ville conservé aux Archives Municipales de Rennes, côte BB611. Il nous apprend en substance que « Le corps de ville sest assemble cdi jour aux trois heures delapres midi en son hotel ordinaire en exécution de sa deliberation du 16 may dernier au sujet dela celebration qui sy doit faire delastatue equestre du feu Roy louys 14, lequel sest trouve compose de

Messieurs

Detronc [le connétable de Troncq] / du baty Rallier maire [Toussaint Rallier du Baty] / dela Riviere Cherel [Chéreil de la Rivière] / ballan [René Ballan] / Gouin / prodhomme / delacroixherpin [Herpin Sieur de La Croix] / bureau [René Bureau Sieur de la Touche] / lemasson [Le Masson] / Bodin [Alexis Bodin Sieur de la Morandais] / bertelot [Berthelot Sieur du Plessix]

Bain [Bain Sieur de la Coquerie] / gazon [Gazon Sieur de la Coquerie] / tilly [Jean Tilly] / Ernaut / cassard [François Cassard] / delarue [Paul de la Rue] / dubrey lebreton [Du Breil Le Breton] / dorre [Julien Dorré] / Ulliac [Corentin Ulliac Sieur de Kerleau] / clemenceau [Nicolas Clémenceau] / legault

Dumaine [Dumaine de la Josserie] / Dusers [Charles Dusers] / valle [Louis Vallée] / bertaud / duliepvre [Charles Duliepvre du Bois de Pacé] / ponthays [François Ponthays] / lebreton [Beauregard le Breton] / Despree [Guillaume Desprès Sieur de la Morlaye] / blancan [Étienne Blancan] / epert [Jean-Baptiste Epert] / delanguedoc [Gilles de Languedoc]

Et après s y être Revetude Son habit de ceremonie s’est transporte avec ses officiers ordre enlaplace Dupallays en étant arrive il y a este Recu parles nombres bourgeoyes de cette ville sous les armes auson des tambours et trompettes et aubruit dune salve de douze coups de canon et sest alle placer dans le parquet et assistant ladi statue equestre du feu Roy ayant este Eleve et mise en selle sur le cheval de bronze qui auroit este précédemment pose su lepied destal il est sorti dudit parquet et est alle mestre le feu au bucher auquel il a este mis par mrs le conestable destronc lemaire delaRiviere chereil et Cassan doyen des echevins aubruit dune autre salve de douze coups de canon et des tambours et trompettes et trois decharges de mousqueterie desd milices, après quoy led corps deville sest mis en marche pour seretirer, ou aiste tire une troizieme salve de douze coups de canon et estant de retour ensonhotel aeste arreté quil seroit envoye deux livres de bougies blanches a chacun des presents cydevant nommés et que les officiers seront payes alordonnance »[25].

Ce texte confirme les informations données par Huguet sur son aquarelle-gouachée et en particulier la date du 26 juin 1726.

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Musée de Bretagne, numéro d’inventaire D964.0001.1, permalien http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo222508 Elévation de la statue équestre du Roy Louis XIV/ dans la nouvelle place du Palais de Rennes le 26 juin 1726/ avec la Communauté de cette ville en corps, les quinze compagnies de / milices bourgeoises et ce qui s'est passé à cette feste / Dédié / A Son altesse sérénissime Monseigneur le / Comte de Toulouse amiral de France Gouverneur / de Bretagne/ par / Huguet second ingénieur de la réédification de/ Rennes 1733.

Le point de vue d’Huguet est quelque peu différent de celui adopté par Milcent dans sa gravure, mais la composition reste la même. La statue du Roi est au centre.

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À sa gauche s’élève une tente sous laquelle est dressé un banquet pour plusieurs convives.

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Autour du piédestal, la foule regarde la statue et l’imposant cortège de la milice bourgeoise armée de mousquets qui après être arrivée sur la place devant le Palais du Parlement par la rue Royale (actuelle rue Nationale), longe le couvent des Cordeliers et part par la rue de Brilhac (que ce soit dans le dessin d’Huguet ou dans la gravure de Milcent, c’est le projet de Gabriel pour l’Elevation des façades du Palais de la ville de Rennes du coste des Cordeliers[26] qui est représenté, projet qui n’a jamais été exécuté).

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En bas de l’image, à l’entrée de la rue de Bourbon, est représenté le feu de joie environné par les membres du corps de ville habillés en collet et manteau, un tambour-major, un trompette revêtu d’une casaque, un fifre, trois tambours et une compagnie de la milice bourgeoise. Quelques hommes, revêtus comme le tambour-major, le trompette et le joueur de fifre, portent des pertuisanes.

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Au cours du 18e siècle, chaque événement heureux en lien avec la Couronne donne lieu à l’organisation de réjouissances dans l’espace public[27]. La fête organisée par Ralllier du Baty pour célébrer la présence du roi figurée par sa statue dans la ville de Rennes est en fait une forme de soumission symbolique et politique du pouvoir municipal au pouvoir royal. L’image que nous en donne Huguet montre que ces réjouissances ont mobilisé des éléments de communication adaptés aux configurations spatiales de la ville[28], de manière à faire vivre une expérience particulièrement édifiante aux habitants et, par là-même, à matérialiser la présence royale au cœur de la cité. Avec la musique, les salves de canons et les décharges d’artillerie, le corps de ville a investi l’espace de la place du Palais et avec le rituel du feu de joie, il s’est mis en scène en tant que premier administrateur urbain de la monarchie. Même si le compte-rendu de la fête est bref, il faut avoir conscience que la procession autour du feu de joie était relativement longue parce qu’elle intégrait tous les membres de l’Hôtel de Ville, qui à travers la solennité du moment manifestaient, non sans ostentation, leur pouvoir administratif et juridictionnel sur les Rennais. Mais à travers la célébration de cet événement heureux qui constituait l’inauguration de la statue, Rennes a surtout été l’espace d’une urbanité soumise à la Royauté. L’organisation d’un banquet, au plus près de la statue du souverain, contribue à donner l’illusion d’abondance, que le régime est nourricier et que les sujets profitent des largesses royales. C’est pourquoi la table a été dressée à la gauche de la sculpture, bien en face du piédestal, orientée vers la figure du roi (le visage du souverain était tourné vers la droite) et que la tente n’est pas fermée pour laisser la vue sur lui. Au cours de cette journée du 26 juin 1726, la place du Palais a donc été transformée en un vaste écrin des libéralités royales. Mais si la fête avait pour but de faire éclater la joie publique et d’amuser les Rennais, elle avait également pour destination de les policer dans l’espace public. La disposition des réjouissances autour du feu de joie et dans le cadre fermé de la place force les habitants à l’immobilité : ils sont de simples spectateurs convoqués pour acclamer les autorités qui sont les seules à se déplacer en cortège au sein de l’espace urbain. Les sujets sont contenus dans un espace limité et leur déambulation seulement tolérée. Huguet a d’ailleurs représenté à droite du feu de joie un garde tenant en respect avec sa pertuisane des spectateurs, les contraignant à l’immobilisme au sol, alors qu’ils avaient été mis en mouvement après avoir été effrayés par la mise à feu de galettes de poudre à l’entrée de la rue Saint-Georges. Cette scène a été édulcorée par Milcent dans sa gravure, tout comme celle qui se déroule près de la tente du banquet où Huguet a dessiné des personnes refoulées violemment par un cavalier pour laisser le passage à un carrosse. Le graveur a représenté à la place un groupe de personne invité à regarder le passage du cortège.

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En organisant la fête de l’élévation et de la dédicace de la statue du roi, la municipalité de Rennes a donc mis en scène la soumission des autorités de la ville et de tous les Rennais au pouvoir royal.

Un peu de méthodologie en guise de conclusion

Les images sont une source historique passionnante à qui sait bien les étudier : car attention, la seule prise en compte du référent, c’est-à-dire de l’iconographie, à l’exclusion de tous les autres éléments constitutifs de l’image, conduit à un appauvrissement de l’analyse. Prise comme une simple reproduction d’une réalité, une image n'apporte que peu d'informations sur cette réalité, mais dès lors qu'elle est considérée comme une chose fabriquée ou construite, elle se révèle extraordinairement documentaire. Une mauvaise étude d’une image peut avoir des conséquences historiographiques et nous laisser dans l’erreur.

Quel historien ne s’est pas demandé un jour : cette image me dit-elle la vérité ? Pour en être sûr, il vaut mieux utiliser des documents originaux. Lorsqu’un historien utilise des documents écrits, il préfère travailler sur un texte original, qui n’a pas été traduit, transcrit, copié, recopié ou expurgé. Il en va de même pour toute recherche historique sérieuse avec des images. Il est impossible de faire l’économie de leurs sources. Cela explique les grandes difficultés qui s’imposent pour faire l’histoire par l’image.

Bien qu’indispensable, il est parfois difficile, voire impossible, de retrouver une œuvre originale ou ce qui peut être appelé une image de première génération. L’image de première génération correspond, dans la plupart des cas, à ce que l’artiste ou l’illustrateur, voire l’éditeur, a voulu montrer à la première utilisation. Parfois ce document d’origine est accompagné d’informations précises sur le ou les exécutants, la date, le lieu, le sujet. Par la suite, l’image a pu être recadrée, retouchée, légendée différemment et par conséquent, parfois, ne plus avoir la même signification. S’il est important d’analyser le contexte de l’image, il faut aussi étudier celui de son sujet et s'employer à reconstituer le contexte spatial et temporel de ce qui est représenté. Nécessairement, il faut pour cela sortir du champ strictement iconographique pour étudier les autres sources qui sont à disposition :archives, témoignages, études historiques, ... Par-delà l'analyse historique de l'objet, de son sujet et de son auteur, l'historien des mentalités, celui des pratiques culturelles, peut étudier le cheminement de l’image depuis sa mise en circulation jusqu'au moment présent. L'analyse précise du parcours de l'image, des altérations qu'elle a subies, la comparaison des discours qui lui sont associés, permettent de comprendre les attentes dont elle est le réceptacle.



[1] Decombe (L.), « Un artiste Rennais du XVIIIe siècle Jean-François Huguet 1679-1749 », in Bulletin et mémoires de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine, 1903, tome XXXII, p. 188.

[2] Aubert (Gauthier), Provost (Georges), Rennes 1720. L’incendie, Rennes, PUR, 2020, 328 p.

[3] Collections du Musée de Bretagne, numéro d’inventaire D964.0001.1, permalien http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo222508

[4] Le Mercure de France, juin 1738, p. 1165-1167.

[5] Le Mercure de France, juin 1739, p. 1367-1368.

[6] Construit par l’ingénieur de la Marine Blaise-Joseph Ollivier (1701-1746), lancé le 13 octobre 1738.

[7] Construit par l’ingénieur constructeur de la Marine Laurent Hélie (1703-1744), lancé le 27 juin 1738.

[8] Fonds de la Marine, séries anciennes, série B, service Général, B2 ordres et dépêches, B2382.

[9] Le Mercure de France, janvier 1737, p.123.

[10] Le Mercure de France, janvier 1737, p.124.

[11] Ducrest de Villeneuve (E.), Maillet (D.), Histoire de Rennes, Rennes, Ed. Morault, 1845, p. 358.

[12] Archives de l'art français : recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en France, janvier 1857, p. 259

[13] Pocquet du Haut-Jussé (B.), « Les aventures d’une statue : le Louis XIV de Coysevox à Rennes », in Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, 1922, p. 183-340.

[14]Arthur de Boislisle (1835-1908) : « En 1726, la place du Palais ayant reçu, par les soins de Gabriel, une décoration de pilastres ioniques « à l’imitation de l’architecture de la place de Vendôme » [Ainsi dans le Grand dictionnaire d’Expilly, t. VI, p. 183], l’érection se fit en grande pompe, le 25 juillet », in Boislisle (A. de), « Notices biographiques sur la place des Victoires et la place de Vendôme », in Mémoires de la Sociétés de l’Histoire de Paris, tome XV, 1888, p. 222.

[15] Pocquet du Haut-Jussé (B.), « Les aventures d’une statue : le Louis XIV de Coysevox à Rennes », in Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, 1922, p. 198.

[16] Archives de Rennes : BB 611 - Registre des délibérations de la communauté de ville. – 1726.

[17] Pocquet du Haut-Jussé (B.), « Les aventures d’une statue : le Louis XIV de Coysevox à Rennes », in Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, 1922, p. 198.

[18] Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 956.0002.6, permalien http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo182839

[19] Archives départementales d’Ille-et-Vilaine 1 F 282 (1)

[20] Pocquet du Haut-Jussé (B.), « Les aventures d’une statue : le Louis XIV de Coysevox à Rennes », in Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, 1922, p. 203.

[21] L’an 1789 d’Hippolythe Gautier (1888) page 272. L’Histoire de Bretagne d’Arthur Le Moyne de La Borderie (1906) page 399. Bulletin de la Société de l’histoire de Paris et de L’Île-de-France (1911) page 68 qui cite d’ailleurs le tome V des Archives de l’Art français de 1857. Iconographie des rois de France de Charles Maumené et Louis d’Harcourt (1928) page 247.

[22] Archives de l’art français (1931) page 247 ; Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire Atlantique (1936) page 205 ; Annales de la Société d’histoire et d’archéologie de l’arrondissement de Saint-Malo (1961) page 67.

[23] Kazerouni (G.) et Arribard (T.), Jean-François Huguet (1679-1749) Dessinateur et architecte rennais, Rennes, Musée des Beaux-Arts, 4 juin – 28 août 2016, p. 144.

[24] Les Histoire de Rennes Jean Meyer (1972) page 233 et Xavier Ferrieu (2001) page 57. Les monuments détruits de l’art français : histoire du vandalisme par louis Réau (1959) page 241. Les monuments équestres de Louis XIV : une grande entreprise de propagande monarchique par Michel Martin (1986) p. 124. La place Royale de Dijon : mythes et réalités, conception et construction, aménagement et transformation des origines à nos jours par Yves Beauvalot (1993) page 213.

[25] Archives de Rennes : BB 611 - Registre des délibérations de la communauté de ville. – 1726.

[26] Archives de Rennes : 3 FI 106.

[27] Valade (P.), « Au miroir des sens. Paris, capitale de l’émotion de joie au service de la monarchie (XVIIIe siècle), in Histoire urbaine, 2019/1, n°54, p. 55-77.

[28] Cassan (M.), « Les cultures urbaines aux xvie et xviie siècles », Bulletin de la Société d’Histoire moderne et contemporaine, 1995/1-2, p. 75-85