Désanonymisation 

d’une photographie 

de la collection de Georges Nitsch (1896-1941)

Dans l’article paru dans Images, représentations et patrimoine de Rennes en décembre 2018 consacré au fonds Émile Richier (Rennes, 23 août 1869 - 18 juillet 1954) conservé au musée de Bretagne[1], des photographies venant de la collection privée de l’architecte Georges Nitsch (Rennes, 23 juin 1866 – 11 juin 1941)[2] avaient été identifiées. Si Nitsch est bien l’auteur de la plupart de clichés de l’Hôtel-de-Ville de Rennes du fonds Richier, une photographie en particulier posait des problèmes :

M0212_ foulon

la place de la mairie entourée de chaînes, numéro d'inventaire : 956.0002.651, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo255426.

Le cliché avait été sans contexte tiré selon les mêmes procédés que les autres clichés venant de la collection de Nitsch et il avait été fait par l’architecte lui-même, si l’on en croit la légende de l’iconographie du livre le Vieux Rennes de Paul Banéat (1856-1942)[3]. Mais il nous était clairement apparu qu’il s’agissait d’une photographie d’une photographie, une belle mise en abîme photographique en somme ! D’où les questions : de quand datait le cliché original ? Et surtout, qui pouvait bien en être l’auteur ?

N.B. : L'accès à ces pages est libre et gratuit, mais les règles qui régissent l'édition concernant le droit de citation sont valables ici aussi ! Les textes et les images qui lui sont empruntés devraient être suivis de la mention Chmura Sophie, «Désanonymisation d’une photographie de la collection de Georges Nitsch (1896-1941)», Images, représentations et patrimoine de Rennes, mis en ligne le 20 avril 2021, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr, consulté le .

Cet article contient des images issues des collections du Musée de Bretagne à Rennes (Marque du domaine public)



Datation

Georges Nitsch avait utilisé ce cliché pour illustrer son livre L’Hôtel de Ville, la Tour de l’Horloge, le Présidial de Rennes, notes historiques[4], publié par Larcher en 1928.

Sans titre 2b

Son but était de montrer à quoi ressemblait la place de l’Hôtel-de-Ville après la construction du théâtre en 1832. La place était jusqu’alors divisée en deux parties bien distinctes : la partie ouest était à son niveau actuel et celle à l’est surélevée au niveau de la rue Bourbon et bordée sur la place par une murette. Avec la construction du théâtre, l’ensemble avait été nivelé et la murette abattue. Les limites de la place furent agrémentées de bornes en granit reliées entre elles par de lourdes chaînes qui, d’après Nitsch « donnaient à cette place un beau caractère de grandeur ». L’architecte avait ajouté comme commentaire que « les bornes disparurent malheureusement lors de l’établissement des tramways électriques », vers 1897.

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Photographie publiée au tournant du 19e siècle dans un album imprimé par Émile Delagrange (1869 - 1906) et Léon Magnus (1860-1916) qui montre les tramways nouvellement installés place de l’Hôtel-de-Ville, à gauche les bornes et les chaînes des limites de la place ont disparu.

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Carte-postale éditée par Edmond Mary-Rousselière (1874- ?) après 1905 avec un cliché pris par Auguste Germain (1868-1907)[5].

Nitsch se consolait de savoir qu’il en subsistait une partie en bordure de la rue Coëtquen.

Arcades 67

Les bornes en bordure de la rue de Coetquen, carte-postale Le Trionnaire, vers 1920[6]

Les chaînes du côté des rues de Brilhac et de l’Hermine apparaissent sur

une lithographie de Hyacinthe Lorette (1794-1872) publiée dans l’ouvrage l’Album Breton d’ Émile Ducrest de Villeneuve (1795-1867) publié par livraison entre 1941 et 1943 par les imprimeurs Landais et Oberthur[7], document où apparaît l’arbre de la liberté planté le 14 juillet 1831[8] ;

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une lithographie de Léon Auguste Asselineau (1808-1889) datable des années 1853-1857[9],

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ainsi que sur des photographies prises par Henry Chala (1824- après 1895)[10], pendant la deuxième moitié des années 1860,

Chala 1

Chala 11

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une photographie de Louis Collet (1846-1935)[11], prise en 1895

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et une photographie d’Ange Colombo (1868-1920) publiée en 1897 dans un album de douze phototypies imprimé par Delagrange & Magnus.

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Le cliché de la collection de Nitsch date donc d’entre la fin des années 1860 et le début des années 1890. Seul l’identification du photographe peut permettre d’être certain de la datation du cliché.

Photographes

Au hasard de recherches iconographiques, nous avons trouvé, non pas une, mais plusieurs versions du document original photographié par Nitsch. Il s’agit de photo-cartes, tirées à partir de plaques photographiques obtenues le même jour, à quelques minutes d'intervalles. Les cartes portent au dos les noms de « Foulon et Fontaine photographes 20 faubourg de Nantes » à Rennes.

FoulonFontaine

FF 1

Foulon et fontaine

Marcellin Victor Foulon est né à Rennes le 5 février 1833. Il est le fils de Mathurin Foulon (Saint-Sulpice, 27 septembre 1796-Rennes, 23 octobre 1861), menuisier, et Thérèse Louise Fournier (Fleurigné, 24 août 1802-Rennes, 28 juin 1855).

Il se marie le 2 juin 1863 à Saint-Jacques de la Lande avec Pauline Louise Chéhu (Corseul, 17 octobre 1846-Rennes, 19 juillet 1908). Il est alors domicilié 20 rue faubourg de Nantes. Lui et son épouse sont juste désignés comme des propriétaires.

En 1875, à la naissance de son fils Adrien Paul Marie (Rennes, 6 juin 1875 – Versailles, 8 février 1931), il est toujours recensé faubourg de Nantes où il exerce le métier de photographe. De même en 1878, année de naissance de son fils Louis Marie Jacques (Rennes, 21 février 1878- ?). Quelques photo-cartes portrait sont à son nom seul à l’adresse du 20 faubourg de Nantes.

03-04882

03-04883

Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 993.0118.59, http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo259755

En 1883, Foulon est marchand de charbon et réside 7 quai de la Prévalaye. Il décède 18 rue de Saint-Malo à Rennes le 11 mars 1903.

Paul Edmond Fontaine est né à Rennes le 30 mai 1848. Il est le fils de Claude Fontaine, pensionnaire des Quinze-Vingt, rentier (Rennes, 17 août 1811 - 24 décembre 1882), et Françoise Laisné, ménagère (Rennes, 5 août 1807 - ?).

Il débute professionnellement comme vitrier et peintre en bâtiment. En 1869, il est incorporé dans le contingent de la garde nationale mobile d’Ille-et-Vilaine. Le 11 août 1870, il s’engage volontairement au 5ème bataillon de chasseurs à pied. Le 23 novembre 1870, il est incorporé au 21ème bataillon de chasseurs à pied pour la durée de la guerre. Il est renvoyé à Rennes le 20 mars 1871.

En 1872, il vit faubourg de Nantes à Rennes. Il est toujours peintre en bâtiment.

C’est vraisemblablement vers 1873-1874 qu’il s’associe à Marcellin Foulon pour travailler comme photographe 20 faubourg de Nantes. En 1876, il est toujours photographe, mais travaille seul 23bis rue Saint-Malo à Rennes. En 1880, il demeure 44 avenue Saint-Ouen à Paris. En 1891, il travaille 14 rue du Chemin de fer à Saint-Denis, adresse de l’atelier de la photographe Zénaïde Félicité Réant-Lebour (1830-1899). Il décède à Saint-Denis le 20 mai 1893.

La signature « Foulon & Fontaine » se trouve au dos de vues de l'Hôtel-de-Ville, du Palais de Justice, de la Cathédrale et du théâtre de Rennes.

théatre

parlement

Ces vues sont datables d’entre 1873 et 1876. Impossible de dire si elles sont du fait de Foulon ou de Fontaine. Il est fortement probable qu’ils aient travaillé de concert sur le terrain.

Un témoignage des transformations de la place de l’Hôtel-de-Ville

Outre les bornes et les chaines, la photographie de Foulon et Fontaine montre deux autres éléments disparus du paysage rennais : la grille devant la partie centrale de l’hôtel-de-ville et le piédestal de la statue de Louis XV qui a été détruit pour être remplacé par le socle de la statue de Jean Boucher commandée en 1909 pour « meubler la niche »[12] vide depuis la Révolution[13].

Ce qui était qualifié de grille était en fait une balustrade en fer forgé installée par le serrurier Rennais Philippe Pouzau/Pouzeau (originaire de Limoges ; arrivé à Rennes en 1723 ; marié en la paroisse Saint-Jean de Rennes le 10 avril 1725 avec Jeanne Marie Menard ; nommé prévôt de serrurier de Rennes en 1751[14]) après l’installation définitive du groupe monumental dédié à Louis XV vers octobre/novembre 1754. Elle avait coûté 5500 livres.

1899

Une portion de la balustrade sur une carte-postale éditée vers 1898-1899, s.n.

Le piédestal en marbre blanc de Cerfontaine, œuvre du marbrier parisien Nicolas-Félix Adam (1707-1759), est décrit par l’architecte Pierre Patte (1723-1814) dans son ouvrage sur les Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV. Il faisait quatorze pieds de hauteur et portait l’inscription dédicatoire « LUDOVICO XV, / REGI CHRISTIANISSIMO, / REDIVIVO ET TRIUMPHANTI, / HOC AMORIS PIGNUS / ET SALUTIS PUBLICÆ MONUMENTUM / COMITIA ARMORICA POSUERE / ANNO M. DCC. LIV » [15]. Sur le piédestal, il était inscrit « VICTORI VOVERUNT / PACIFICATORI POSURERE ».

détail Louis XV 2

M0212_AG-2016-0-3530-U WB

Détail de la gravure commandée par les États de Bretagne le 20 juin 1751 à Nicolas Gabriel Dupuis (1698-1771), musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2016.0000.3530, permalien http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo292125


L’inscription dédicatoire était fixée en lettres de bronze doré sur une table de pierre légèrement bombée et entourée d’une gorge. Avant que le piédestal de la statue de Louis XV ne soit détruit, un relevé de ses mesures fut pris et la table d’inscription déposée au musée archéologique de la ville[16]. D’après les observations de l’historien de l’art François Bergot, alors assistant au Musée de Bretagne, « sur les lettres gravées en creux on voit les trous de fixation »[17] des lettres de bronze doré.

La destruction du piédestal a été annoncée dès octobre 1910 dans le journal Ouest-Éclair : « Nous l’avons dit autrefois, le groupe de M. Jean Boucher, qui personnifie la réunion de la Bretagne à la France, ne comprendra pas moins d’une trentaine de personnages ; aussi se fait-on une idée de la masse qu’il représentera. Pour supporter cette masse, le socle actuel, tout à fait insuffisant, sera démoli et remplacé par un autre en granit d’une résistance à toute épreuve qui aura autant de saillie que la niche a de profondeur ». 

Un article du 23 juin 1911 titré « Pour recevoir le groupe de Boucher » raconte : « Après avoir abattu la grille toute rongée par la rouille placée devant la partie concave de l’Hôtel de Ville, voilà que les ouvriers de la voirie viennent de s’en prendre au socle sur lequel reposait jusqu’à la Révolution la statue de Louis XV déboulonnée à cette époque et que va remplacer bientôt le groupe de Jean Boucher. Ce socle en maçonnerie recouvert de marbre blanc n’ayant pas assez de surface pour recevoir l’imposante masse de bronze que sera la « Réunion de la Bretagne à la France », il va falloir la remplacer par un plus spacieux et aussi d’une résistance plus grande, permettant de supporter les 30.000 kilos de bronze que l’on soude en ce moment dans la première fonderie de la capitale. »

Que ce soient les bornes, la balustrade ou le piédestal, ces éléments sont des éléments qui permettent de dater nombre de photographies de l’Hôtel-de-Ville.

2

S’il est indéniable que Georges Nitsch a produit « d’excellentes illustrations dues à son talent de photographe »[18], il s’est également intéressé aux photographies produites par les premiers photographes de Rennes au 19e siècle. Au même titre que les textes et les documents figurés, les corpus photographiques ont constitué dans son travail de recherche sur l’histoire de Rennes des preuves précieuses de l’évolution du territoire urbain. Le cliché de Foulon et Fontaine était d’autant plus précieux dans la collection de Nitsch qu’il montre trois éléments qui avaient déjà disparu du paysage au moment où ce fervent défenseur du patrimoine rennais et « amoureux passionné » [19] de sa ville natale publie son livre sur l’Hôtel-de-Ville de Rennes.





[1] http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr/page-5c14f59924be5.html

[2] « Architecte de profession, Georges Nitsch (1866-1941) fait partie de cette génération d'amateurs éclairés qui pratiquent activement la photographie et ont à coeur de la faire connaître. Homme dynamique aux centres d'intérêts multiples, il est très impliqué dans la vie culturelle rennaise, tout en assurant la présidence de la Société photographique de Rennes à partir de 1927. Il contribue d'ailleurs à redonner une impulsion à la vie de cette société, qui s'est trouvée mise à mal au lendemain de la Première Guerre mondiale : Nitsch organise des projections, des conférences et une exposition annuelle destinée à faire connaître les travaux des sociétaires. La collection Nitsch du musée de Bretagne, reçue en don en 1976, est riche de près de 3 000 images (négatifs & tirages) » : Durieux (P.), Georges Nitsch architecte et photographe, Les collections photographiques du Musée de Bretagne, Lyon, Fage Éditions, 2015,117 p.

[3] Banéat (P.), Le Vieux Rennes, Rennes, Librairie Générale J. Plihon et L. Hommay, 1926, p.311.

[4] Nitsch (G.), L'Hôtel de Ville, la Tour de l'Horloge, le Présidial de Rennes, notes historiques, Rennes, Larcher, 1928, 72 p.

[5] https://cartes-postales35.monsite-orange.fr/page-5d68d5f73a2bc.html

[6] https://cartes-postales35.monsite-orange.fr/page-5ed10252b677a.html

[7] Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2013.0000.631, permalien http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo135419

[8] Banéat (P.), Le Vieux Rennes, Rennes, Librairie Générale J. Plihon et L. Hommay, 1926, p. 304.

[9] Musée de Bretagne, Numéro d'inventaire : 952.0011.2198 , permalien : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/8301...

[10] Collection privée

Henri Chala, Commis, négociant, courtier maritime ; photographe, employé de commerce

Né le 14 juillet 1824 à Nantes, fils de Claude Julien Chala, fabricant de cordage (Chantenay-lès-Nantes, 11 août 1784 –Nantes, 26 avril 1842), et de Virginie Hesbert (Nantes, 14 fructidor An IV - ?).

Marié le 10 novembre 1851 à Redon avec Amélie Marie Céleste Nicot (Redon, 30 janvier 1828 - ?), fille de Cyprien François Nicot, négociant (Redon, novembre 1787 - 9 janvier 1856) et Jeanne Marie Marquet (Redon, vers 1805 - La Verrie, 28 juillet 1862) ; d’où 1°) Amaury Marie Chala, employé de préfecture à Rennes, puisfabricant de fils câblés et coton à Saint-Ouen (Redon, 14 novembre 1852 - ?) ; 2°) Amélie Marie Chala (Redon, 18 août 1854 – Paris, 2 février 1895), mariée avec l’autorisation du Président de la République à Rennes le 24 février 1874 avec Cyprien François Nicot, son oncle, Capitaine à la retraite (Redon, 19 août 1831 – Saint-Pierre-sur-Dives, 28 février 1882) ; 3°) Marguerite Elisa Anna Chala, (Bain-de-Bretagne, 21 janvier 1860 - ?)

[11] Biographie : http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr/page-5bbb77fcc7acc.html Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2017.0000.4838 ; permalien http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/8301...

[12] Ouest-Éclair, 7 avril 1909.

[13] La statue pédestre du Roi Louis XV a été détruite en 1793.

[14] Archives de Rennes FF 362 et GGStJe 10.

[15] Patte (P.), Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV, précédés d'un tableau du progrès des arts & des sciences sous ce règne, Paris, Desaint et Saillant, 1767, p. 222.

[16] Bergot (F.), Une œuvre de Jacques Gabriel L’hôtel de Ville de Rennes, Rennes, Imprimeries, Oberthur, 1963, chapitre VI, note 22.

[17] Bergot (F.), Une œuvre de Jacques Gabriel L’hôtel de Ville de Rennes, Rennes, Imprimeries, Oberthur, 1963, chapitre VI, note 22.

[18] Durieux (P.), Georges Nitsch architecte et photographe, Les collections photographiques du Musée de Bretagne, Lyon, Fage Éditions, 2015, p. 11.

[19] Durieux (P.), Georges Nitsch architecte et photographe, Les collections photographiques du Musée de Bretagne, Lyon, Fage Éditions, 2015, p. 13.