Les mascarons de la place du Palais, 

actuelle place du Parlement de Bretagne, 

à Rennes

Déambulant sur la place du Parlement de Bretagne à Rennes, qui n’a pas eu le regard happé par ces visages qui ornent les clefs des arcades des immeubles. Ces visages de pierre suscitent la contemplation et parfois des interrogations à ceux qui ne connaissent pas leur signification.

N.B. : L'accès à ces pages est libre et gratuit, mais les règles qui régissent l'édition concernant le droit de citation sont valables ici aussi ! Les textes et les images qui lui sont empruntés devraient être suivis de la mention Chmura Sophie, « Les mascarons de la place du Palais, actuelle place du Parlement de Bretagne à Rennes », Images, représentations et patrimoine de Rennes, mis en ligne le 21 novembre 2020, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr, consulté le .

Cet article contient des photographies et des documents des collections du Musée de Bretagne à Rennes

Définition

Un mascaron est un ornement représentant un visage humain, d’homme ou de femme, animal, fantastique ou grotesque, sculpté en relief sur des éléments d’architecture et, plus généralement au 17e et 18e siècles, sur les clés d’arc, les fausses clés, les linteaux de portes et de fenêtres. 

Étymologiquement le terme provient de l’italien « mascherome », dérivé de « Maschera » qui signifie « masque ». Le terme dériverait lui-même de l’arabe « mascara » c’est-à-dire «bouffonnerie». 

L’usage de ces têtes remonte à l’Antiquité. 

La Renaissance italienne remet au goût du jour ce répertoire ornemental. Le recueil de gravures de Jacques Androuet du Cerceau (vers 1515-1585) va d’ailleurs contribuer à la diffusion de ces ornements. 

Au 17e siècle, apparaissent à Versailles de nouveaux modèles qui enrichissent le genre. 

Au début du 18e siècle, le goût de la fantaisie et de l’exotisme fait des mascarons des ornements de choix de la modénature des façades. Décors ostentatoires primitivement réservés aux élites aristocratiques puis aux plus riches, les mascarons vont être rapidement adoptés par la bourgeoise commerçante, les architectes et les artisans. Les mascarons ont en général pour but d’annoncer la dignité, la qualité et les goûts des occupants des lieux. 

Au milieu du 18e siècle, leur usage va être vivement critiqué par les théoriciens de l’architecture, comme Jacques-François Blondel (1705-1774) qui ne va y voir que des accessoires qui créent la confusion[1].

Les stratégies de représentation du pouvoir monarchique dans l’espace urbain à Rennes

Le 14 octobre 1724, le Conseil du Roi décide d’envoyer à Rennes Jacques Gabriel (1667-1742) pour qu’il prenne la suite de l’ingénieur Isaac Robelin (1660-1728) pour réaliser la reconstruction de la ville détruite en décembre 1720 par un incendie.

couverture

Sur le sujet, à lire et à découvrir

Gauthier Aubert et Georges Provost (dir.), Rennes 1720. L’incendie, Rennes, PUR, 2000, 328 p.

« À Rennes, rien ne prend, sauf le feu. » En décembre 1720 le centre de Rennes est la proie des flammes sept jours durant. Le feu a englouti 32 rues, 945 bâtiments et il laisse sans toit des milliers de sinistrés. Commence alors un des plus grands chantiers de l’Europe du XVIIIe siècle qui fait passer la cité médiévale à une ville des Lumières emblématique du Grand Siècle. En réunissant historiens et historiens de l’art, ce beau-livre restitue la mémoire d'un des plus fameux brasiers de l’Europe préindustrielle, véritable mythe refondateur de Rennes.

La trame générale décidée par Robelin, et mise en place par Gabriel, modèle une ville nouvelle entre la cathédrale et le palais du Parlement, édifié entre 1618 et 1655 par Salomon de Brosse (vers 1571-1626) : « A la place des débris, & des ruines de l’ancienne Ville, on vit bientôt s’élever des rues spacieuses, bordées de maisons & d’édifices bien décorés. Nombre de monumens publics l’embellirent, & annoncèrent à la postérité le goût des citoyens, & leur attachement pour la patrie. La grande Place, sur laquelle il ne restoit d’autres édifices que le palais du Parlement du Bretagne, & au milieu de laquelle on voit la statue équestre de Louis XIV, fut décorée d’hôtels superbes, ornés d’un grand ordre ionique élevé sur un soubassement »[2].

place du parlement

Collections du Musée de Bretagne, Élévation perspective de la nouvelle place du Palais de Rennes,  numéro d'inventaire : 949.1718, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo114294

Le 21 novembre 1724, Gabriel avait décidé que la place dégagée aux abords du Palais du Parlement serait l’objet le plus considérable de la reconstruction[3] : elle allait recevoir la statue équestre du roi Louis XIV fondue par Antoine Coysevox (1640-1720), œuvre commandée par les États de Bretagne en 1685. 

Afin que la statue équestre soit le seul appel optique de la place, Gabriel transforme le projet de Robelin en faisant rectifier la pente de la place, en modifiant la façade du Palais et en imposant une uniformité de décoration aux immeubles construits autour de la place. L’idée de donner une place Royale à Rennes, correspondait à l’esprit de l’époque. Gabriel semble avoir puisé son inspiration des places des Victoires et Vendôme à Paris.

Les transformations apportées à la façade du Palais avaient pour but de l’intégrer au dessin d’ensemble de la place pour que le monument devienne une toile de fond majestueuse pour la statue du roi.

Aussi, le programme architectural des trois autres côtés de la place devait être différent du bâti urbain du reste de la ville.

Amet M0212_2019-1686

Collections du Musée de Bretagne, Bâtiments de la place du Parlement, Amet Alain, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMo13828


Gabriel a donc choisi de couvrir les immeubles de toits brisés avec des lucarnes peu profondes, dont la succession donne l’illusion d’un attique. Ces lucarnes rappellent de manière formelle le rythme des arcades des rez-de-chaussée. De part leur monumentalité et leur matériau de construction elles contrastent avec les lucarnes à larges jouées et à fronton de bois des toits à simple versant du reste de la ville. 

Le dessin des façades d’habitation de Gabriel préserve l’élévation du Palais qui reste ainsi majeur par rapport aux immeubles d’habitation. 

Les arcades de granit, plus basses que celles du Palais, créent un niveau de soubassement continu. Seul l’inégalité des entresols témoigne de la déclivité du terrain. 

Les élévations nobles, au-dessus des arcades, sont ornées de l’ordre ionique qui présente l’avantage d’une économie de sculpture qui ne s’oppose pas à l’ordre dorique du Palais. 

Gabriel évite la monotonie de l’élévation grâce à la structure architecturale de la travée. 

En réduisant à deux niveaux d’habitation la partie au-dessus des arcades, l’architecte a également empêché l’impression d’entassement. 

D’autre part, l’effet monumental procède d’un artifice consistant à diminuer progressivement la taille des baies à partir du sol ainsi qu’au retrait progressif de leur chambranle par rapport au nu de l’arcade.

Élaboration et mise en œuvre des mascarons de la place

L’aspect théâtral de l’ensemble est souligné par le décor figuré des mascarons qui reste limité en un module répétitif aux clefs des arcades. Comme la structure architecturale de la travée, ce décor prévient la monotonie. Taillés dans de la pierre de Taillebourg en Charente-Maritime, les mascarons contrastent avec les arcades de granite, soulignant la noblesse de l’élévation et les richesses cachées des décors intérieurs des immeubles.

Contrairement à une idée reçue, Gabriel n’a pas limité l’usage des mascarons seulement à la place Royale : l’hôtel de ville et l’hôtel de Blossac en présentent sur leur façade principale.

Les sources ne font jamais allusions aux mascarons, ni à leur descriptif, ni au nom des sous-traitants. Seule la découverte de devis ou de réclamation pour impayés nous fournissent les noms des maîtres-sculpteurs. D’après une réclamation reçue par l’Intendant de Bretagne pour impayé conservée aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine sous la cote C 314, nous savons que Jacques Verbercht (1704-1771) et son cousin Michel Van der Vervoort, dit le jeune, (1704-1777) sont associés pour l’ouvrage des ouvrages sculptés suivant les dessins de Gabriel. Nous les retrouvons à l’ouvrage de la place Royale de Bordeaux sous les directives de Gabriel[4] avec au moins six ouvriers et apprentis, ce qui nous donne une idée des chantiers qu’ils ont menés à Rennes. Stylistiquement, les mascarons de la place Royale de Rennes leurs sont attribués. La différence de traitement des différentes figures montre bien qu’il y avait plusieurs mains.


Iconographie

Gabriel et Verbercht ont établi le programme iconographique de la place en fonction des règles prescrites par l’Académie royale d’architecture fondée en 1671 par Louis XIV sur les conseils de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683). 

À l’est et à l’ouest, les mascarons, que Gabriel désignait sous le terme de « têtes », ont pour sujets les Saisons, le Temps/les Heures et les Quatre Éléments. 

Au sud de la place, au pied du souverain conquérant, les mascarons sont consacrés aux parties du monde. Ces derniers ont été pour la plupart martelés, probablement à la Révolution, car ils étaient couronnés.

martelé

Sont facilement reconnaissables :

Les Amériques, figures féminine et masculine

Amériques 2

Amérique mâle

L’Asie avec son turban

Asie

L’Europe, femme avec une chevelure abondante, agrémentée d’un nœud ruban noué à son cou.

Europe

Les quatre saisons et les heures ou quatre parties de la journée, ainsi que les quatre éléments sont représentés par des dieux, des déesses et des personnages des mythologies grecque et romaine, voici quelques exemples :

Le printemps = Perséphone et Flore/Chloris

À l’ouest de la place, Perséphone est représentée sortant des Enfers pour vivre le printemps et l’été sur Terre, elle est libérée par une clef en forme de trèfle trilobé, symbole du retour de la végétation ; à l’est, elle est de nouveau enfermée aux Enfers, pour l’automne et l’hiver.

perséphone print

enfers

Flore est sûrement la plus féminine des représentations avec des traits réguliers et sa couronne de fleurs qui incarne le printemps, mais également l’abondance/la fertilité.

flore

La figure romaine de Perséphone, Prospérine, qui a les yeux fermés ou avec un flambeau sur la tête, représente l’heure de la nuit, alors qu’Aurore qui porte en diadème l’étoile du point du jour représente le matin. Diane avec le croissant de lune campe l'heure du soir. 

prospérine

nuit

aurore

Diane

L’été = Cérès/Déméter

Cérès, déesse de l’agriculture et mère de Perséphone, arbore une coiffe d’épis de blés, allégorie de l’été et des moissons. Elle a un châle autour du cou, soit en tissu, soit d'épis mêlés de fleurs. Déesse de la Terre, sa figure illustre également l’un des Quatre Éléments.

Cérès

Neptune qui porte une coiffe en jonc de mer, symbolise les océans et les eaux

Neptune

L’automne = Bacchus/Dionysos 

Bacchus est couronné de lierre, attribut du dieu de la végétation, de la vigne et de l’ivresse. Ce diadème de lierre appelé « credomnon », était censé atténuer les maux de tête liés à l’ivresse.

lierre

Bacchus

Son père, Jupiter/Zeus, est représenté avec une couronne de laurier qui protège de la foudre.

Zeus

L’automne est également représenté par un faune ou satyre, grotesque bachique. Le faune, Pan/Silène, est un proche compagnon de Bacchus.

pan

L’hiver = Saturne/Cronos

Saturne, homme a la barbe fournie qui porte une couronne, représente l’hiver, alors que son double grec, Cronos, avec son visage d’âge mur et sa barbe qui vole dans le vent, symbolise le temps qui passe et mène à la mort : c’est la dernière heure.

saturne

chronos1


[1] Blondel (J.-F.), Architecture françoise, ou Recueil des plans, élévations, coupes et profils des églises, maisons royales, palais, hôtels & édifices les plus considérables de Paris, 1752-1756, 4 vol.

[2] Patte (P.), Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV, précédés d'un tableau du progrès des arts & des sciences sous ce règne, Paris, Desaint et Saillant, 1767, p. 143.

[3] Archives départementales d’Ille-et-Vilaine C 286.

[4] Marionneau (C.), Documents inédits sur les travaux des sculpteurs Verberckt et Francin pour la place Royale de Bordeaux, Paris, E. Plon, Nourrit et Cie, 1883, 14 p.