La place aux Arbres à Rennes

(1721-1832) :

tout un poème

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Cet article contient des photographies et des documents des collections du Musée de Bretagne à Rennes  et de la Bibliothèque Nationale de France (domaine public)

La place aux Arbres a entièrement disparu du paysage rennais en 1832 pour laisser place à la salle de spectacle de l’actuel Opéra et à une partie de la place de la mairie.

Création de la place Neuve (1721-1730)

Avant l’incendie de 1720, à l’emplacement de l’actuelle place de la Mairie, passait la rue de la Fannerie et la rue Neuve[1].

Banéat

Détail Banéat

Plan de Rennes en 1720 et en 1925, Paul Banéat (1856 - 1942), Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2018.0000.1479, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo291154

Nommé directeur des travaux de reconstruction de la ville, l’ingénieur Isaac Robelin (1660-1728) travaille d’avril 1721 jusqu’en août 1722 sur un plan pour le rétablissement de la ville. Là où se situait une partie de la rue Neuve, il propose l’établissement d’une place, qu’il nomme Place Neuve[2].

robelin

détail Robelin

PLAN / DE LA VILLE DE / RENNES. / Où sont tracées les nouvelles Rües (sic) / du projet et le nouveau Canal de la rivière, Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 988.0036.1 ; permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo205730

Même si son plan répond aux règles de l’art et du génie de l’époque, la Communauté de ville n’a de cesse de le critiquer car au lieu de permettre seulement le rétablissement de la partie incendiée, Robelin désirait un projet d’embellissement sur l’ensemble de la ville intra-muros. La création de la place Neuve était un des objets de controverses. La Communauté de ville ne la trouvait pas nécessaire, car plusieurs autres places, comme la place du Palais, le Champ-Jacquet, Les Lices et la place Sainte-Anne, suffisaient « pour l’embellissement et la commodité de la ville »[3]. Apparemment, Robelin lui-même, qui avait tracé la place Neuve dans un souci d’esthétique, n’était pas attaché à sa réalisation puisqu’il admettait qu’elle pouvait devenir « un îlot de maisons ou autres édifices »[4]. L’arrêt du Conseil du 12 avril 1723 confirme que le plan de Robelin « sera exécuté […] sauf néanmoins la place Neuve où l’on pourra bâtir s’il était jugé à propos dans la suite »[5].

Fin 1724, l’architecte Jacques Gabriel (1667-1742) est nommé à la place de Robelin[6]. Il calme les ardeurs des Rennais en focalisant son travail sur la ville Haute « le premier & principal objet & le centre de l’affection des Habitans »[7], sans pour autant abandonner l’ensemble du plan de Robelin. En décembre 1724, la Communauté de ville se déclare finalement pour le maintien de la place Neuve car elle leur apparaissait désormais conforme au bien public et à la beauté de la cité[8]. Gabriel leur propose donc deux projets. Le premier consiste à ordonner l’espace en fonction d’une tour qui remplacerait la tour de l’horloge détruite lors du sinistre[9], le deuxième, plus ambitieux, montre un ensemble d’édifices publics comprenant le Présidial et l’hôtel du Gouverneur.

projet Gabriel 1

Projets de Gabriel pour la place Neuve, Nière (C.), La reconstruction d’une ville au XVIIIe siècle Rennes 1720-1760, Paris, Librairie C. Klincksieck, 1972, p. 81.

Le 5 juin 1726 la Communauté de ville privilégie le deuxième projet : « Le plan qui avait été proposé de faire au dedans de la place royale quatre islots dans les quatre encoignures composés de maisons qui n’auraient qu’un rez-de-chaussée, entresol, premier étage et comble seulement, en quoi il se trouvait un inconvénient qu’on ne pouvait donner parce que les maisons qui sont dans le pourtour de cette place seront beaucoup plus hautes auraient été fort incommodées par les fumées qui proviendraient des cheminées de ces quatre îlots, que pour s’éviter cet inconvénient, dans la nécessité qu’il y a de bâtir un présidial qui doit se faire aux dépens de Sa Majesté, où les Etats de la province pourraient se tenir commodément, et un hôtel pour le logement du Commandant de la province, on a dressé un nouveau plan qui divise cette place en deux parties égales séparé par deux grandes entrées, dans les deux côtés de laquelle régneront deux grands édifices, et au milieu de l’un desquels édifices qui est celui projeté pour le présidial, il sera une tour qui fait partie du corps de ce bâtiment, en saillie d’environ deux toises sur le devant de la place, tour dans laquelle doit être placé l’horloge public, et deux fontaines dans les encoignures de cet édifice, en saillie sur la place. De l’autre côté de cette place et en parallèle de ce bâtiment, il y en aura un autre destiné pour le logement du Commandant »[10]. Gabriel prévoit la reconstruction du Présidial et de la tour de l’horloge au nord de la place Neuve, tels qu’ils sont d’ailleurs indiqués sur Plan de la ville de Rennes en 1726 levé par F. Forestier après l'incendie arrivé le 22 Xbre 1720, sur lequel ont ésté formé (sic) les projets tant du Sr Robelin, directeur des fortifications que du Sr Gabriel, contrôleur général des batiments du Roy.

forestier

Forestier détail

PLAN / DE LA VILLE DE RENNES, / Levé par Forestier après l'yncendie (sic) arivée le 22 Xbre 1720, numéro d'inventaire : 998.0101.195, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo126809

Dans ce projet, il n’est nullement envisagé la construction d’un bâtiment pour l’hôtel de ville. C’est enjanvier 1730, que l’architecte Pierre Le Mousseux (1687-1740)[11], qui avait été adjoint de Gabriel, soumet à la Communauté plusieurs plans d’aménagement de la place Neuve pour « la construction qu’il propose pour la nouvelle tour de l’horloge public de cette ville, le premier intitulé projet pour un hôtel de ville, élévation du bâtiment du Présidial et de la tour de l’horloge du côté de la place, le second plan du rez-de-chaussée du présidial et de la tour de l’horloge ; le troisième, plan du premier étage ; le quatrième, plan de la place neuve avec les projets pour la tour de l’horloge, le présidial, l’hôtel de ville ou deux maisons en hôtels ou quatre ordinaires suivant une décoration convenable »[12]. L'Intendant demande dès lors à Gabriel d’établir un nouveau projet prévoyant la construction d’un hôtel de ville. En mars 1730, la Communauté de ville reçoit de Gabriel « le dessin de la Tour de l’horloge publique […] aux deux côtés de laquelle tour, sont deux corps de logis doublés de leur attique : l’un pour servir d’hostel de ville au lieu et place de l’ancien qui mal situé et qui menace ruine, et l’autre pour y tenir le présidial ; pour y être construit dans toute la longueur de la place Neuve »[13]. Gabriel abandonne son idée première de construire au nord de la place Neuve et il dresse un nouveau projet de l’ensemble à bâtir à l’ouest de la place, en bordure de la rue de Pézé – actuelle rue de l'Horloge. L’hôtel du Gouverneur qui devait être construit au sud de la place Neuve est reporté à l’Est. Pour son établissement et pour agrandir la place Neuve, neuf emplacements de l’îlot M sont achetés par la Communauté de ville. Les transformations de la place Neuve sont figurées en rajout sur un des plans Forestier conservé aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, cote GE C-15136.

Forestier Gallica

Gallica, Bibliothèque Nationale de France, département Cartes et plans, GE C-15136 ; http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40715327z

Du terrain vague de l’îlot M (1730-1865) à la promenade de la place Neuve (1865-1792)

En 1742, le gros œuvre de l’hôtel-de-ville, du Présidial et de la tour de l’horloge est terminé.

milcent

Élévation perspective de l’Hôtel de Ville de Rennes 1738, Musée de Bretagne, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo127054

En novembre 1754, la place est nivelée et sablée pour la fête de dédicace de la statue pédestre de Louis XV. Pour l’occasion, les ruines à l’est de la place, là où devrait se trouver le palais du Gouverneur, sont cachées par une barrière[14]. Il restait en effet une « partie de l’hotel de Brissac pour y loger le Siege présidial de Cette Ville jusqu’a Ce que Le nouvel Ediffice destiné pour le siege fut construit »[15]. Les restes de l’hôtel menaçant de s’écrouler, le nouveau Présidial fut promptement mis à disposition et, en 1757[16], l’intendant « pour prévenir les accidents a fait demolir Les ruines de cet ancien Hôtel de Brissac dont les matériaux ont Eté employés aux Constructions de divers ouvrages publics »[17].

En 1762, le terrain était maintenu vague à « Lexception de la partie du jeu de paume Condamnée »[18]. D’après la délibération de la Communauté du 11 mars 1762, le terrain « offre public vis-à-vis de la place Royalle et De la Statue du Roy un aspect disgratieux, les Desirs Unanimes de tous les Citoyens tendent depuis longtems à Voir Cette partie de la Ville Incendiée, chargée Demaisons et Edifices dont les façades puissent répondre a la decoration de celle des Ediffices publics Composés des Hotels de ville du présidial & de la tour de lhorloge que bordent un des cotes de la place pararellement au terrain Vague »[19]. Cette délibération explique surtout « la Nécessité ou la Communauté Se Trouve de Vendre un terrain Vague Scitué dans Le Centre de Cette ville vis-à-vis La place Royale ». Elle avait en effet contracté de fortes dettes pour la construction du bâtiment de l’hôtel-de-ville et aimerait être dispensée de la construction du palais du Gouverneur en vendant le terrain prévu pour son édification : « Lorsque M. Gabriel cy-devant inspecteur général des bâtiments du Roy fut envoyé à Rennes pour y faire le projet des édifices publics et de la place d'Armes, il destina provisoirement le terrain vague A. B. C. D. pour y construire un hôtel du Gouverneur de la province, parce qu’il supposait que la Communauté pourrait être un jour en état de subvenir aux dépenses immenses d’un pareil édifice. L’arrêt de Sa Majesté qui intervint après la rédaction du projet de M. Gabriel ordonne l’exécution. L’hôtel de ville, le Présidial et la tour de l’horloge ont été construits avec de grandes difficultés causées par l’immensité de la dépense et le deffaut de fonds, une partie même des décorations et ornemens nécessaires à la perfection de l’édifice est restée sans exécution. Les charges de la ville ont augmenté, les revenus sont insuffisants... on ne peut rassembler des fonds pour construire un hôtel du gouvernement de la province dont l’objet serait de plus d’un million de dépenses et l’idée de pouvoir parvenir un jour à la construction d’un hôtel destiné pour le même objet est considéré comme une chimère de la part de tous ceux qui connaissent l’état de la Communauté, et elle demande au Roi l’autorisation de vendre ces terrains »[20].

En 1765, les terrains sont toujours désignés sous le terme de « terrain vague » sur un plan tracé par l’ingénieur Daniel Chocat de Grandmaison (1705-1783)[21]. Dans son rapport, Chocat affirme que ce terrain est « couvert de ruines et d’immondices »[22]. En avril 1766, il obtient l’autorisation de la Communauté pour le niveler afin « de procurer par ce moyen une Nouvelle promenade au public »[23]. En septembre de la même année, il soumet différents plans des plantations à faire sur le terrain[24].

Même si cet espace est aménagé pour accueillir une promenade arborée et qu’il porte désormais le nom de place Neuve – alors que l’espace situé devant l’hôtel-de-ville est nommé place Royale - , le 6 février 1772, la Communauté de ville renouvelle sa demande pour vendre le terrain pour qu’il soit bâti, espérant utiliser le produit de la vente pour acquitter ses dettes les plus instantes: « Délibération à L’occasion de La Vente de la place Neuve […] Le Bureau, après s’être fait Représenter et donner Lecture de Sa Délibaration du 2 9bre 1769, portant approbation d’un plan qui indique la forme des Batimens à Elever Sur l’emplacement de Lislot M autrement Nommé place Neuve, Savoir de trois hôtels laface dela place Royale et des maisons particulières dans les Rües de Coetquen et de Brilhac, cette forme Etant la plus propre à concilier L’interêt des acquéreurs avec La Décoration et l’Embellissement exterieur des Edifices, a arrêté que la diteDélibération aura son plein et entier effet à cet égard ; Le dit Bureau Considérant que La Communauté est hors d’Etat de faire face à des dépenses instantes avec ses seuls Revenus ordinaires »[25].

Le 13 février 1783, Chocat présente à la Communauté de ville un plan « Relatif a La place Royalle, a La place nauve et a L’entiere ouverture de la Rüe de coetquen »[26]. La Communauté adresse alors au Roi une nouvelle supplique lui demandant de vendre le terrain de la place Neuve[27]. Dans un arrêt du Conseil d'État des 22 avril et 18 juin 1783, enregistré au Parlement de Bretagne, le 26 juillet 1783, il est dit : « La Communauté de la ville est elle-même propriétaire d’un terrain vague dont elle peut aliéner une partie à la charge d’y bâtir. La place neuve d’aujourd’hui plantée d’arbres, peut être rescindée dans toute sa longueur, sur quarante à cinquante pieds de largeur sous la condition à ceux qui en seront adjudicataires de se conformer pour les façades des maisons, au dessein qui leur en serait donné par le sieur Even, Ingénieur de la ville. Cette aliénation d’une partie de la place neuve aura deux effets ; le premier de ne lui donner que la même étendue qu’à la place Royale, qui lui est parallèle, le second de la décorer en substituant une façade de maisons et d’ailleurs commode pour les habitants, à l’aspect désagréable des murs et cours des maisons qui bordent la rue de Bourbon, aussi loin de présenter aucun inconvénient, cette aliénation sera utile et pour la ville qui y trouvera un nouveau secours pour s’acquitter de ses dettes et pour les habitans auxquels elle procurera des logemens convenables »[28].

En mai, la Communauté décide « de faire Le Devis de la pause D’un petit Mur de Deux pieds De Hauteur pour clore La place de L’hôtel De ville Laissant un seul passage pour faire entrer Les voitures Devant L’hôtel De ville »[29]. En septembre, la place Royale est aplanie et sablée[30]. Elle est désormais séparée de la place Neuve par la rue Flesselles bordée de deux murettes. À noter que la place Royale était plus basse que la place Neuve accessible par trois escaliers, l’un situé rue de Flesselle, les deux autres situés rue de Coetquen.

La place Neuve est toujours une promenade publique pendant la Révolution même si les lettres patentes du Roi, du 18 juin 1783[31], accordent l’autorisation d’aliéner par bannies et adjudications publiques au plus offrant et dernier enchérisseur la quantité de terrain qui sera nécessaire, à l’effet de ne laisser entre les rues de Feydeau, Brilhac, Bourbon et Coetquen qu’une place de la même étendue et de la même dimension que la place Royale, à la charge par les adjudicataires de bâtir dans le délai d’un an. Elle est nommée place du Peuple en 1792.

1832 : l’abattage des souvenirs

Après les événements de la Révolution, la place du Peuple prend le nom de place aux Arbres à cause des tilleuls qui y étaient plantés.

Périaux

périaux détail

Plan Périaux 1829, Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2018.0000.1380, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo280370

Le 2 juin 1831, le Conseil municipal de Rennes adopte le principe de la construction d’une salle de spectacle sur son emplacement[32]. La Municipalité trouve ainsi l’occasion d’achever l’une des principales places de la ville et de parachever l’œuvre de Gabriel en reprenant l’emplacement qu’il avait prévu pour la construction du palais du Gouverneur. Après ce vote de principe, l’architecte Charles Millardet (1800-1847) rédige un premier projet que le Conseil municipal approuve le 10 octobre 1831. Il est ensuite soumis au Conseil des Bâtiments civils[33] qui se montre soucieux de l’améliorer, surtout en matière de protection contre l’incendie. Millardet remet donc un second projet dans le courant de l’été 1832.

Les travaux sur la place débutent en janvier 1832 et permettent quelques découvertes archéologiques : « Les travaux de déblaiement de la place aux Arbres, pour la construction de la salle de spectacle, qui sont en grande activité, ont procuré hier la découverte d’un cercueil contenant les ossemens d’un cadavre. Ce cercueil, formé d’une pierre creusée, de grès calcaire, était enfoui vers l’angle sud, à quelque distance de l’ancien escalier, et fermé d’un couvercle de même nature. Aucune inscription n’y a été remarquée qui puisse indiquer l’époque de son dépôt en cet endroit, ni la famille à laquelle appartenait le cadavre qu’il contenait. Ce qui fait présumer qu’il est d’une date fort ancienne, et bien antérieure à l’incendie de 1720, des débris duquel la place fut fermée, ce que prouvent les couches de briques et de terres brûlées qu’on rencontre à chaque instant dans le déblaiement, c’est que dans les tems dont nous parlons, et bien avant, on avait pris l’habitude d’enfermer dans des châsses de plomb les corps de personnes d’un certain rang, comme l’a prouvé la démolition des anciens Cordeliers, où l’on en a trouvé plusieurs. Quelques personnes, se basant sans doute sur des souvenirs ou des documens historiques, prétendent qu’il existait il y a plusieurs siècles, en cet endroit, un couvent de capucins, et que cette pierre pourrait être le cercueil de quelque moine de cet ordre. Les documens nous manquent pour vérifier ce fait ; mais nous ferons remarquer que les moines enterraient leurs morts dans des caveaux de leurs églises. Or, à moins que le sol n’ait été considérablement abaissé depuis, on ne peut présumer que cette pierre fût enfermée dans un caveau dont on ne trouve d’ailleurs, aucune trace, et qui a été rencontrée même au-dessus du niveau de la rue actuelle, au milieu de terres évidemment rapportées. Les mêmes travaux ont encore procuré la découverte d’un ancien puits, en face de la mairie, et d’une espèce de fosse-morte, avec conduits en maçonne, vis-à-vis la Veilleuse. »[34]

En 1893, dans un récit sur le vieux Rennes qui décrit la place aux Arbres, les travaux de déblaiement sont évoqués : « je dirais un mot de cette vieille Place-aux-Arbres, dont bien peu se souviennent aujourd’hui… et pour cause. Antérieurement à la construction du théâtre actuel ; il existait, faisant pendant à la place du l’Hôtel de Ville, un assez vaste terrain planté, bordé à l’ouest par la voie pavée qui relie la rue d’Orléans à la rue d’Estrées, à l’est par des constructions adossées aux derrières des maisons de la rue de Bourbon, au nord et au sud par les rues de Brilhac et de Coëtquen. Cette place était entourée de murettes basses, destinées à empêcher les chevaux et voitures d’y pénétrer. Sur les tablettes en pierre de ces murettes, des industriels de toutes sortes étalaient leurs marchandises variées, mais on y rencontrait surtout des marchands de gâteaux, de fruits, d’oiseaux en cage, et surtout de livres et d’images. On pourrait même citer ici le nom d’un libraire de Rennes bien connu, qui fit une belle fortune dans son commerce, modestement commencé en plein vent sur les murettes de la Place-aux-Arbres. Véritable « petite Provence », la place était meublée de bancs où les vieillards, les troupiers et les nourrices venaient se réchauffer aux premiers rayons du soleil de printemps, pendant que les enfants jouaient en toute sécurité sur le sable fin de cette charmante promenade si chère à nos pères. De temps à autre, il y venait séjourner quelque baraque foraine qui s’installait comme elle pouvait entre les rangées d’arbres ; mais lorsqu’après la Révolution de 1830 le Conseil municipal eût voté une somme de 400,000 francs pour la construction d’une salle de spectacle, et qu’il eût choisi la Place-aux-Arbres pour l’édifier, il fallut niveler cette place, enlever les bancs et abattre les beaux arbres tant aimés des Rennais. Ces travaux de déblaiement commencèrent dans les premiers jours de l’année 1832, et donnèrent lieu à un incident que je vais brièvement raconter. Au moment où les ouvriers commençaient l’émondage des arbres, des femmes passant devant la place virent tomber quelques branches : c’était au plus fort de l’hiver ; aussi leur premier mouvement fût-il de serrer ces branches, d’en faire quelques petits fagots et de les emporter promptement chez elles pour revenir aussitôt en chercher d’autres. Elles revinrent en effet, et recommencèrent leur manège ; mais leur nombre avait tellement grossi que bientôt la place fut couverte de gens qui, armés d’outils de toutes sortes et ne trouvant plus de menus branchages à glaner, s’attaquèrent résolument aux grosses branches et aux troncs eux-mêmes. Voyant ce pillage, le Maire avait fait sortir la garde du poste de l’Hôtel-de-Ville et celle du poste de police, mais soldats et agents furent bientôt débordés par la foule, qui augmentait de minute en minute. On songea même à rassembler la garde nationale, mais on n’eut pas besoin de déranger les soldats-citoyens car, en moins d’une heure, nos maraudeurs avaient si vigoureusement travaillé que toute trace de plantation avait complètement disparu. »[35] L’anecdote est tiré d’un article publié dans L’Auxiliaire Breton du 4 janvier 1832.

Après les travaux de nivellement, l’espace entre l’hôtel-de-ville et le théâtre a été limité par des bornes en granit reliées entre elles par de lourdes chaînes. Les bornes ont disparu lors de l’établissement des tramways électriques à la fin des années 1890, il en subsiste seulement une partie en bordure de la rue Coetquen.

litho

Lithographie par Léon-Auguste Asselineau 1853- 1857, Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 954.0009.5, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo135413

Chala 11

Chala 1

Photographie prise par Henry Chala (1824- après 1895)[36]. Collection privée.

Foulon

COllet

Photographie éditée par "Foulon & Fontaine" entre 1870 et 1880. Collection privée

Photographie prise par Louis Collet (1846-1935) en 1895, Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2017.0000.4838, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo255427

Malgré l’engouement engendré par la construction du théâtre, la disparition de la place aux Arbres du paysage rennais suscite quand même quelques réactions de dépits.

Dans l’ouvrage dédié aux Poésies posthumes et inédites d’Émile Roulland, le poète romantique Évariste Félix Cyprien Boulay-Paty (1804-1861), qui avait été étudiant à Rennes, exprime des regrets quant à la disparition de la promenade : « En 1819 […] Roulland suivit les cours et passa ses examens. Mais la poésie bouillonnait dans son sein et les rêves d’une exaltation ardente fermentaient dans son cerveau. Nous le trouvons souvent alors errant le soir sur la place-aux-arbres ou sur la Motte, délicieuses promenades de Rennes. Pauvre ami, si tu étais retourné à ta ville bretonne, que tu aurais souffert dans les anciennes affections de ton adolescence ! Ces beaux tilleuls embaumés de la Place-aux-Arbres, sur lesquels donnaient les fenêtres de ton père, ont été tous arrachés, oui tous, lorsque leur ombrage au milieu de la ville eût demeuré si doux devant le théâtre qu’on a bâti ! La ravissante promenade a été détruite !... Ces vieux, immenses et majestueux ormeaux de la Motte, autre endroit charmant où tu isolais ta mélancolie, ont été tous abattus ; il n’en reste pas un ! On a jugé qu’ils mourraient bientôt de vétusté, ces vieillards, qu’il valait mieux prévenir le temps, et on les a impitoyablement renversés pour les remplacer par d’autres gros comme le pouce […] Pauvre ami, tu as mieux fait de mourir !... »[38] :

LA PLACE AUX ARBRES, A RENNES

Comme à son sein la fille des champs met

Les fleurs des bois, et dort dans la prairie,

Rennes, la ville humble, calme et fleurie,

Avait au cœur un bouquet qu’on aimait.

Verte ramée où tant d’ombre charmait,

Lieu ravissant de longue causerie,

Place où le soir errait la rêverie,

Et qu’à plaisir le tilleul embaumait.

On a détruit la belle promenade,

Chère à l’enfant, au vieillard, au malade ;

Rennes n’a plus ses frais parfums au cœur !

La hache abat ce que le temps effeuille !

Du lieu qui fut des oiseaux le doux chœur,

Que ce sonnet reste une verte feuille !

Dans un autre sonnet, Les vieilles maisons[39], Boulay-Paty exprime son aversion aux transformations urbaines :

LES VIEILLES MAISONS

Démolisseurs, je hais votre métier,

Car votre main est prosaïque et vile !

D’un œil chagrin je vois l’ancienne ville

Sous le marteau disparaître en entier.

Sur la ruine on pose un pied altier ;

La mode est là, toujours chose servile.

Comme s’écroule une gloire civile ;

Triste, je vois tomber le vieux quartier.

Vous détruisez les maisons où vos pères

Trouvaient avoir des jours prospères,

Plaçant au ciel les meilleurs avenirs.

Nous vous crions, du fond de nos entrailles ;

« Pitié, pitié ! » Renverseurs de murailles,

Vous abattez aussi les souvenirs !

C’est à travers ses poèmes que Boulay-Paty exprime sa mélancolie face aux transformations de Rennes, en particulier celles des promenades de la ville. Il réitère des vers au moment de la transformation du Mail dans les années 1840, un premier sonnet qu’il dédie à l’artiste Victor Lemonnier (1815-1855) qui lui avait « adressé des vers sur la destruction du Mail, délicieuse promenade de Rennes »[40] et un deuxième qui évoque l’évolution de la promenade en route royale[41] :

A VICTOR LEMONNIER,

Qui m’avait adressé des vers sur la destruction du Mail, délicieuse

Promenade de Rennes

Millevoye et Ronsard pleuraient le bois détruit ;

Le beau qui meurt, poëte, à tes pleurs doit s’’attendre.

Le niveau du petit sur le grand vient s’étendre,

D’ossements profanés il fait ce qu’il construit.

Ah ! du moins que nos vers, du cœur savoureux fruit,

Gardent bien la douceur d’un souvenir si tendre !

Que l’avenir nous lise et croie encore entendre

Les rameaux habités, avec leur léger bruit !

De retour, j’accourais, comme en pèlerinage,

Au Mail, témoin d’amours, bonheur de mon jeune âge,

Qu’un peu de gloire au loin n’a jamais surpassé…

L’oiseau fuit… aussi toi, fuis et te désespère !

Comme un enfant coupable outrage son vieux père,

Le présent porte ici la main sur le passé.

Victor Lemonnier est l’auteur, non seulement de poème, mais également de dessins de Rennes peu connus[42].

A UN ARBRE DEMI-MORT,

sur une promenade changée en route royale

Pauvre arbre, on change donc en un triste chemin

Ta fraîche promenade, un admirable ouvrage !

La poussière à ton front va faire un dur outrage,

Le poëte et l’oiseau te quitteront demain !

Le froid industriel, avec sa rude main,

Plus terrible pour toi que ne fut tout orage,

Veut donc tarir les eaux, miroir de ton ombrage ;

Il t’émonde déjà, destructeur inhumain !

Perdant la verte paix de tes longues allées,

Les soupirs des amants à leurs beautés voilées,

Ton onde où le ciel bleu répétait sa couleur,

Les fleurs sur tes rameaux, dans l’air les alouettes,

Et, plus que tout encor, tes amis les poëtes,

Tu te flétris, pauvre arbre, et tu meurs de douleur !

Après sa destruction en 1832, la place aux Arbres reste vantée dans les guides de voyage au moins jusque dans les années 1840. Ainsi le guide pittoresque portatif édité par Firmin-Didot en 1838 explique que « La place aux Arbres, plantée de tilleuls, a moins d'étendue et de régularité que celle du Palais, avec laquelle elle se joint par un de ses angles : elle offre dans l'intérieur de la ville une promenade agréable, d'où l'on jouit d'une fort belle vue sur la façade de l'hôtel de ville »[43].





[1] Musée de Bretagne à Rennes : Plan de Rennes en 1720 et 1925, Paul Banéat (1856-1942), numéro d'inventaire : 2018.0000.1476 ; permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo291151

[2]Musée de Bretagne à Rennes, numéro d'inventaire : 988.0036.1 ; permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo205730

[3] AD35 : C 291.

[4] AD35 : C 286.

[5] Archives Nationales de France E//1957,E//1977,E//1980,E//1983-E//2157,E//2061 - E//2047 Conseil du roi. Arrêts en commandement, règne de Louis XV (1721-1723), fin de la régence, Versailles 12 avril 1723, Arrêt déboutant la communauté de la ville de Rennes et divers particuliers d'icelle de leur opposition à l'exécution du plan proposé par M. Robelin pour la reconstruction de la ville, qui sera exécuté, à quelques légères modifications près (F.) et Arrêt portant règlement pour la reconstruction de Rennes (F.).

[6] Arrêt du Conseil du Roi envoyant Gabriel à Rennes, 14 novembre 1724.

[7]Musée de Bretagne, Numéro d'inventaire : 2012.0000.747 Mémoire de la communauté de la ville de Rennes Contenant les observations sur les differents Projets & Plans representez à l’Assemblée de l’Hôtel de Ville le 11. Aoust 1722. & deposez en consequence de l’Ordonnance de Monsieur de Brou Intendant en Bretagne du 4. Du même mois, 11 p.

[8] AD35 C 286.

[9] Archives de Rennes, registre de la Communauté de ville, 1725, folio 41. Dans une lettre à l’intendant datée du 18 septembre 1725, Gabriel explique que l’idée lui était « passée par la tête de placer cette tour […} dans le milieu de la place Neuve […] j’y conserverai une place plus petite qui aurait quatre entrées par lesquelles on verrait la tour depuis le pied en passant […] je profiterais en même temps de quatre îlots où l’on pourrait bâtir des maisons basses dont la Communauté pourrait tirer un secours considérable pour aider à bâtir la tour ».

[10] Archives de Rennes BB 611 5 juin 1726

[11]Gabriel fait évincer Le Mousseux de la direction des travaux en mai 1724.

[12] Archives de Rennes BB615 26 janvier 1730

[13] AD35 C 286 et C 309.

[14] Richelot (R.), « La fête de la dédicace de la statue de Louis XV à Rennes, le 10 novembre 1754 », in Bulletin et mémoires de la Société archéologique et historique d'Ille-et-Vilaine, 1953, p. 97-108.

[15] Archives Rennes BB 655 délibération du 11 mars 1762.

[16] Archives de Rennes BB 543 délibération du 25 octobre 1757. Les matériaux ont servi à la reconstruction du pont Saint-Martin en 1759.

[17] Archives Rennes BB 655 délibération du 11 mars 1762.

[18] Ibid. Le jeu de paume, dont l’entrée était rue Baudrairie, servait alors de salle de spectacle. Il a été détruit par étapes entre 1785 et 1789.

[19] Ibid.

[20] Archives de Rennes BB 645

[21] AD35 C 345 27 septembre 1765.

[22] Ibid

[23] Archives de Rennes BB 659 21 avril 1766

[24] Archives de Rennes BB 659 19 septembre 1766

[25] Archives de Rennes B666 délibération 6 février 1772.

[26] Archives de Rennes BB 677 délibération du 13 février 1783.

[27] Archives de Rennes DD 130

[28] Ibid.

[29] Archives de Rennes BB 677 délibération du 14 mai 1783.

[30] Archives de Rennes BB 677 délibération du 20 septembre 1783.

[31] Archives de Rennes DD 130

[32] Archives de Rennes 1D 38 24 décembre 1831. L’Auxiliaire Breton, 28 décembre 1831.

[33] Archives Nationales de France F 3/II, Ille-et-Vilaine, 9.

[34] L’Auxiliaire Breton, 25 janvier 1832

[35] Bretagne Revue, mars 1893, n°1, p. 8-9.

[36] Henri Chala, Commis, négociant, courtier maritime ; photographe, employé de commerce

Né le 14 juillet 1824 à Nantes, fils de Claude Julien Chala, fabricant de cordage (Chantenay-lès-Nantes, 11 août 1784 –Nantes, 26 avril 1842), et de Virginie Hesbert (Nantes, 14 fructidor An IV - ?).

Marié le 10 novembre 1851 à Redon avec Amélie Marie Céleste Nicot (Redon, 30 janvier 1828 - ?), fille de Cyprien François Nicot, négociant (Redon, novembre 1787 - 9 janvier 1856) et Jeanne Marie Marquet (Redon, vers 1805 - La Verrie, 28 juillet 1862) ; d’où 1°) Amaury Marie Chala, employé de préfecture à Rennes, puisfabricant de fils câblés et coton à Saint-Ouen (Redon, 14 novembre 1852 - ?) ; 2°) Amélie Marie Chala (Redon, 18 août 1854 – Paris, 2 février 1895), mariée avec l’autorisation du Président de la République à Rennes le 24 février 1874 avec Cyprien François Nicot, son oncle, Capitaine à la retraite (Redon, 19 août 1831 – Saint-Pierre-sur-Dives, 28 février 1882) ; 3°) Marguerite Elisa Anna Chala, (Bain-de-Bretagne, 21 janvier 1860 - ?)

[37] Roulland (É.), Boulay-Paty (É.), Poésies posthumes et inédites d'Émile Roulland, Paris, 1838, p. XI-XII.

[38] Sonnets, Paris, Henri Féret, 1851, p. 232.

[39] Sonnets, Paris, Henri Féret, 1851, p. 339.

[40] Ibid. p.276.

[41] Archives de Rennes 1O 432 ; 1D 40 délibérations des 23 avril 1839 et 18 novembre 1840. L’auxiliaire Breton, 19 avril 1839.

[42] « Une douloureuse existence vient de s’éteindre. Victor Lemonnier, auteur de bien des vers et de quelques jolis dessins à la plume, est mort après une longue maladie. Bon et honnête cœur s’il en fut, Victor Lemonnier est un fatal exemple des vocations mal comprises. Il eût été peintre, et il a voulu être poète. Les déceptions ont usé son âme, et la mort d’une mère chérie lui a porté un dernier coup, dont il ne s’est pas relevé », in L’Auxiliaire Breton, 13 janvier 1855. Musée de Bretagne, http://www.collections.musee-bretagne.fr/resultat.php?type_rech=rs&index%5B%5D=fulltext&bool%5B%5D=&reset=1&nr=1&value%5B%5D=victor+lemonnier

[43] Guide pittoresque portatif et complet du voyageur en France contenant l’indication des postes et la description des villes, bourgs, villages, châteaux, et généralement de tous les lieux remarquables qui se trouvent tant sur les grandes routes de poste qu’à droite et à gauche de chaque route ; orné d’une belle Carte routière et de vingt Gravures en taille-douce, Paris, Imprimerie Firmin Didot frères, 1838, Éditeur F. Didot, 1838, 610 p.