Images et représentations de la ville de Rennes

DESCRIPTIONS, PLANS ET CARTES

Rennes au 18ème siècle :

Calamité urbaine et mise en valeur de la ville

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Chmura Sophie, "Images et représentations de la ville de Rennes DESCRIPTIONS, PLANS ET CARTES. Rennes au 18ème siècle: Calamité urbaine et mise en valeur de la ville ", Images, représentations et patrimoine de Rennes, mis en ligne le 29 mars 2018, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr, consulté le .

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PLAN

« Laffreux (SIC) Incendie qui arriva en cette ville »

Le récit de la catastrophe

Les gazettes

Chroniques et correspondances

La Théologie de la Providence

L’ESTHÉTISATION DE LA CATASTROPHE

Du récit à l’image

Un mal pour un bien

L’ART DE METTRE EN VALEUR LA VILLE

Le plan Robelin

Le plan Forestier

Mémoire et beauté

Le plan Caze de la Bove

CONCLUSION


« Laffreux (sic) Incendie qui arriva en cette ville »[1]


[1] Archives municipales de Rennes : BB606 Registre des délibérations de la communauté de ville. (1721).

L’historiographie urbaine s’organise essentiellement autour des faits politiques généraux et des catastrophes. Beaucoup d’histoires urbaines se présentent donc comme des successions de coups du sort. Rares sont les livres sur Rennes qui ne parlent pas de l’incendie qui a ravagé la cité en décembre 1720[1]. L’événement a été maintes fois raconté et commenté.


[1] QUELQUES RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES à propos de l’incendie de 1720 :

Banéat (P.), « Incendie de Rennes en 1720 », in Bulletin historique et philologique, 1909, p. 258-266.

Charil de Villanfray (M.), Reconstitution de la propriété urbaine après l’incendie de Rennes en 1720, Thèse de droit, 1923, 122 p.

Nières (C.), La reconstruction d’une ville au XVIIIe siècle, Paris, C. Klincksieck, 1972, 403 p.

Rioult (J.-J.), « Rennes », in Catalogue de l’exposition De l’Esprit des villes, Nancy et l’Europe urbaine au siècle des Lumières 1720-1770, Versailles, Éditions Artlys, 2005, p. 263-269.

Gauthier (A.), « De la ville médiévale à la ville des Lumières », in Gauthier (A.), Croix (A.), Denis (M.), Histoire de Rennes, Rennes, Apogée, PUR, 2006, p. 89-123.

Le récit de la catastrophe

En dépit de la relative lenteur des moyens de communication au 18ème siècle, la nouvelle de la catastrophe rennaise s’est vite rependue. Cette diligence a été principalement le fait des négociants et des témoins oculaires qui, dans leurs correspondances, ont brossé le tableau de l’incendie. Nombre de ces sources furent reprises dans des mémoires et des chroniques, également inspiré par les gazettes. Les récits varient peu dans leur aspect et dans leur volume, même si plusieurs sensibilités et formes de mémoire apparaissent, de celles qui transmettent un souvenir précis et détaillé de la catastrophe, à celles qui proposent une évocation brève et lointaine. Ces différences dans les commentaires illustrent l’émergence d’une forme d’opinion publique.

Les éléments de description qui se retrouvent le plus fréquemment et qui forment la trame de la mémoire de l’événement sont les suivants : la date exacte du sinistre au jour près[1] avec parfois l’indication de l’heure ; l’origine de l’incendie ; la rapidité de sa propagation ; l’ampleur des dégâts estimée en nombre de maisons ou évaluée en livres. L’appréciation en nombre de maisons détruites est fréquente car la taille des villes est assez communément estimée à partir du nombre des immeubles qu’elles renferment. Il arrive parfois que la superficie sinistrée soit indiquée en toises. Il y a peu ou pas de précisions sur les conséquences humaines du drame, sauf dans les textes empreints « depuis le commencement jusqu’à la fin d’une exagération évidente »[2] ne pouvant fournir d’éléments sérieux d’appréciation. Outre la disparition des biens meubles et immeubles, la perte générale des papiers de justice et celle des archives des notaires est durement ressentie et fait parfois l’objet de commentaires.

Jusqu’à la fin du 18ème siècle, cette trame descriptive de l’incendie se retrouve dans presque tous les textes, en particulier dans les dictionnaires de géographie. En 1778, l’ingénieur-géographe Jean Baptiste Ogée (1728-1789), dont les écrits sont toujours des références malgré leurs inexactitudes, donne dans son Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, un exemple type du récit de la catastrophe.

Ogée (J.), Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, Nantes, Vatar Fils Aîné, 1778, vol. 4, p. 98.

« Dans la nuit du 21 au 22 Décembre 1720, un Menuisier[[3]], qui étoit ivre, mit le feu à sa boutique, située vers le milieu de la rue Tristin, Le feu gagna sur le champ les maisons voisines, &, dans très-peu de temps, les deux côtés de la rue & de la rue Neuve furent embrasés. Comme les maisons n’étoient bâties qu’en bois, & les rues fort étroites, l’incendie devint bientôt général. La charpente de l’horloge, située sur la tour derriere Saint-James, fut brûlée ; la cloche, qui pesoit près de quarante milliers, tomba avec toute la charpente, le 23, vers les deux heures du matin ; elle fit un bruit terrible. Le feu dura sept jours, puisqu’il ne s’éteignit que le 29. Il y eut huit cents cinquante maisons consumées, dans une étendue de seize journaux soixante-quatorze cordes quarrées de terrein ; ce qui faisoit à peu près le cinquieme de cette ville, qui contient en tout quatre-vingt-huit journaux quarante-une cordes de terrein renfermé entre ses murs. Cette grande quantité de maisons réduites en cendres ne fut pas regardée comme la plus grande perte ; mais ce fut celle des meubles, de l’argent monnoye, & autres. Les titres de la plus grande partie des familles de la province, qui se trouvoient chez les Juges, Avocats, Procureurs, & Notaires, furent brûlés presque sans exception. Danc ce temps, les rues, comme on vient de la dire, étoient fort étroites, & les maisons bâties en bois étoient si élevées, que, les rayons du soleil ne pouvant pénétrer dans les rues elles étoient toujours fort humides & très-sales ».


[1] Le registre des délibérations de la communauté de ville (BB606) signale que l’incendie a débuté dans la nuit du 22 au 23 décembre. Certains textes parlent de la nuit du 21 au 22 décembre ou de celle du 19 au 20 décembre. D’autres signales que le feu a pris un dimanche soir. D’après les éphémérides le 22 décembre 1720 était bien un dimanche.

[2] Banéat (P.), « L’incendie de Rennes en 1720, communication de M. Banéat », in Bulletin historique et philologique, tome 27, 1909, p.259.

[3] « Mr le maire a representé a la compagnie que dans le funeste Incendie de cette ville qui commença la nuit du 22 au 23e xbre dernier dans le bas de la rue Tristin chez un apellé henry boutrouel dit la cavée me menuisier », in BB606 Registre des délibérations de la communauté de ville. (1721), Archives de Rennes.

Les gazettes

Une des premières descriptions imprimées de l’incendie apparait dans Le Nouveau Mercure du mois de janvier 1721, mensuel édité de janvier 1717 à mai 1721, dirigé par Pierre François Buchet (Sancerre, décembre 1679 - Paris, 30 mai 1721) « seigneur de Royer, ancien conseiller et Secrétaire du Roi »[1], dit l’abbé Buchet. Le périodique avait pris la suite du Nouveau Mercure galant publié entre décembre 1714 et octobre 1716 par Le Fèvre de Fontenay, qui continuait le Mercure Galant dirigé entre 1710 et 1714 par Charles Dufresny (1657-1724). D’après la préface de janvier 1717, « Le nouveau Mercure françois, ayant été établi pour amuser le Public du spectacle varié des révolutions politiques, & des nouvelles, tant civiles, que littéraires » rejette « tout Satyrique personel, Pièces licentieuses, Portraits trop ressemblants, Ecrits injurieux, Applications offensantes, & générallement tout ce que l’on soupconnera de trop picquant » et contient « Poème critique, dissertation, fables, contes et historiettes, extrait d'histoires, de romans, de voyages, aventures, relations, lettres curieuses, découvertes, nouvelles expériences, pièces de théâtre, édits, déclarations, plaidoyers, factums, discours sacrés et profanes, nouvelles publiques et particulières, pièces originales, dialogues, généalogies, morts, mariages, questions, problèmes jusques à l'énigme sont du ressort du Mercure et entrent naturellement et de droit dans son apanage. De sorte que ce Livre, une fois bien apprécié, est comme un magasin public où l'on doit trouver sous la main, toutes les nouveautés du tems »[2]. Ce journal littéraire est surtout connu pour sa modernité, en particulier dans le débat esthétique.

Le nouveau Mercure, Paris, P. Ribou et G. Dupuis, janvier 1721, p. 185-188.

«Incendie de Rennes en Bretagne.

Le 22 du mois passé, sur les 9 heures du soir, un menuisier ayant mis le fau dans sa boutique, au milieu de la ruë Trichetin, les flâmes eurent bien tôt gagné toute la maison & le comble. La rapidité & la violence avec laquelle il prit, ne donnerent par le tems à la femme de cet Ouvrier de se sauver ; de sorte qu’elle perit au milieu de l’embrasement. A l’égard de son mari, la Patrouille l’ayant tiré heureusement, le conduisit en prison. Sur les 10 heures, les deux côtés de la ruë Trichetin & la ruë Neuve, ne firent bientôt qu’une arcade de feu. Et comme il y avoit du vent, & peu de secours, cet Incendie devint bien-tôt presque general. La construction des maisons, qui ne sont bâties que de bois, fut une matiere très-propre pour augmenter la violence du feu ; & cet Element continuant ses ravages, sans qu’on pût en arrêter le progrès, cette nuit & le jour suivant, il gagna la charpente du gros Horloge, qui tomba le 23 à 2 heures après minuit avec un bruit extraordinaire, de sorte que toute la haute Ville a été reduite en cendres. Il n’est resté dans la Paroisse de S. Sauveur que cinq maisons ; l’église de ce nom qu’on bâtissoit à neuf, a été entièrement consumée ; mais on a remarqué que toutes les autres Eglises ont été épargnées par une espece de miracle. On jugera beaucoup mieux du malheur de cette Ville, par la Liste que l’on va donner des Rüe qui ont été incendiées.

Lieux incendiés à Rennes,

La Ruë de la Cordonnerie, jusqu’à la Trinité.

La Ruë S. Michel.

La Ruë de la Mitrie.

La Ruë de la Ferronnerie.

La Ruë Trichetin, où le feu a commencé.

La Ruë Dufou du Chapitre, la moitié.

La Ruë de la Poissonnerie.

La Ruë Neuve.

La Ruë de la haute Baudrairie.

La Ruë d’Orleans, plus de la moitié.

La Ruë de la Fannerie.

La Ruë de la basse Baudrairie, tout un côté & un peu de l’autre.

La Ruë de la vieille Laitterie.

La Ruë de la Cigne.

La Ruë de la Charbonnerie.

La Ruë S. George, jusqu’à la Ruë Saint François.

La Grande Ruë S. François, un côté.

La petite Ruë Saint François.

La Ruë aux Foulons, jusqu’à l’Hôtel de Cucé, & jusqu’à M. de Robien.

La Ruë des Presses.

La Ruë de la Fillandrie.

La Ruë des Changes.

La Ruë de la Boucherie.

La Ruë S. Sauveur, jusqu’à M. de Montalembert.

La Ruë de la Grosse Horloge.

La Ruë du Puys du Mesnil.

La Champ Jaquet, excepté le côté du Mur de la Ville.

Le grand bout de Cohuë.

Le petit bout de Cohuë.

La Grand-Pompe, excepté la Calvaire.

La Place du Palais, excepté le Palais & les Cordeliers.

La Cour de Rennes.

Le Presidial.

La Grosse Orloge.

La Halle.

L’Eglise S. Sauveur.

__________________________________

Total des Maisons…..850

Le Parlement en general s’est comporté avec beaucoup de zèle & de prudence pendant & après cet Incendie : cependant il n’y a pas actuellement le tiers du Parlement logé ; le reste campe, pour ainsi dire, sans qu’aucun des Membres de ce Corps se soit retiré hors la Ville. Dès que le feu a cessé, on s’est assemblé comme à l’ordinaire. Le premier soin a été de procurer le bon marché des Vivres & des Denrées : on a ensuite nommé des Commissaires dans tous les quartiers, pour obliger les personnes riches ou pauvres, dont les Maisons subsistent, de ceder leur logement aux incendiés. On a trouvé par ce moyen celui de leur procurer au moins le couvert, ainsi qu’aux effets qu’ils ont pu sauver. Les 34000 livres envoyés par la Cour, ont été distribués aux plus miserables. On travaille actuellement à un plan & à un Etat exact des Maisons brûlées, avec le nom des propriétaires ; on y joindra aussi les pertes & dommages que chacun aura reçûs ; enfin on prend toutes les precautions imaginables pour remedier peu à peu aux calamités que cette malheureuse Ville a essuyées. »

L’énumération des rues fait penser à celle de la relation envoyée par un membre de la famille du Menez de Lezurec au marquis de Lesquiffiou à la fin du mois de décembre 1720, ainsi qu’à celle donnée dans la délibération de la Communauté de ville du 30 janvier 1721[3].

Le Men (R.-F.), « L’incendie de Rennes ; lettre de M. du Ménez de Lezurec au marquis de Lesquiffiou 1720 Détail du Brully de Rennes », in Bulletin de la Société archéologique du Finistère, 1876, p. 33-35.

« Le feu commença dimanche au soir 22e cécembre 1720, et n’a finy que le vendredy suivant 27e. Il prit d’abort par la boutique d’un menusier, de cette maison ; il commença par celle de monsieur Galler, et au-dessus le feu prit avec fureur aux tois, et l’autre côté qu’il a tout bruslé.

La rue Neuve ; la rue d’Echange ; le puis du Meny ; la charbonnerie ; la rue de la Cigne ; la haute et basse Baudrayrie, excepté 7 à 8 maisons de la basse Baudrayrie ; la rue d’Orléans jusques chez monsieur Pariet, et de l’autre côté jusques à l’hôtel d’Acigné. La poellonnerie ; la vieille lettrerie ; les porches ; la rue du Four du Chapitre, jusques à l’intandance ; la mettrerie ; Saint-Sauveur ; la rue de derière jusques à la Cathedrale ; le grand bout de cohue ; les halles ; la cordonnerie jusques à la monnoye aussi brûlée ; la petite rue Saint-Michel jusques à la porte de la ville ; la grande cours de Rennes ; la prison et le présidial ; la petite cours de Rennes ; le champ Jacquet jusques à la porte aux foulons, d’un côté, excepté la maison de monsieur… Jusse, qui a seule demeurée au milieu du feu sans mal, et de l’autre côté jusques à l amaison de monsieur de Mismierel ; la rue des Presses ; la rue de la Fillandrie ; la rue aux Foulons, excepté quatre maisons d’un côté ; toute la place du Palais ; on a beaucoup crains pour luy, et sans le prompt secours il eut ésté bruslé, le fau y aient pris par le haut auprès de la girouette, le mardy entre menuit et une heure ; la rue de la Feronnerie ; la moitié de la rue Saint-Georges ; la tannerie. Le nombre de maisons surpasse quatre mille, la haute ville estant toutte bruslée. Du 30e décembre 1720.

Monsieur

Je vous envois une triste relation du Brully de Rennes qu’on me donna hier, monsieur le regant a envoié trante mil livres à distribuer aux plus necessiteux, et monsieur l’intendant de Brou a donné vingt-deux mille livres, et monsieur le marechal d’Estrées a envoié douze mil livres, on dict monsieur de Lasse assasiné par l’ordre de monsieur le duc d’Orne passant imprudenment par sa ville, et en suitte l’a faict jetter à la voyrie, après l’avoir faict passer par les armes, étant luy troisiesme… chacqun sa chaise roulante, En attendant avoir l’honneur de vous voire chez vous pour vous souhaiter la bonne année et à toutte la maisonnée, mon epouse et moy vous soumes (sic) d’un vray respect

Monsieur

Votre très humble et tres obéissant serviteur

De Lezurec du Menel

A Lezurec le 7e janvier 1721 »

La plupart des gazettes de l’époque traitent essentiellement de nouvelles politiques, militaires ou économiques comme le mensuel La Clef du cabinet des princes de l’Europe, journal d’information générale, qui publie un article sur l’incendie en mars 1721.

La clef du cabinet des princes de l’Europe ou Recueil Historique & Politique sur les matieres du tems, Luxembourg, chez André Chevalier, mars 1721, p. 216-218.

« Détail de l’incendie de Rennes

XII. La détail que l’on fait de l’Incendie arrivée à Rennes, est pitoyable. Ce n’est plus cette magnifique Capitale de la Bretagne, il n’y reste qu’un monceau de cendres & des ruines. Le feu commença le Dimanche 22. Decembre par une vieille maison de la ruë Tristin, qui fut consumée en moins de 2. heures, & ensuite se communiqua par toute la haute Ville. Il n’y reste que le Palais & une partie de deux ruës, le feu en ayant consumé 32. Il prenoit par le haut des maisons, dont les greniers étoient remplis de fagots & de charbons : on eût dit que c’étoit une grêle de feu que le vent portoit de côté & d’autre. On avoit beau couper les maisons à une grande distance, cette pluye de feu s’étendoit toujours de plus en plus. Il n’y a pas une seule maison qui en ait échapé. Celles des Procureurs, Avocats, Marchands de drap, de soye, & Orfevres, sont aussi brûlées, & grand nombre de personnes qui sont méconnaissables ont peri dans cette malheureuse incendie. Toutes les Campagnes & Jardins étoient pleins de meubles, les plus précieux étoient au pillage. Personne n’avoit où se coucher, ni de quoi manger, le pain ayant valu jusqu’à 5. livres la livre. En un mot on ne peut exprimer la perte que cette incendie a causé tant en bâtimens, meubles, que marchandises. La consternation parmi les Habitans est inexprimable, sur tout dans un tems où les affaires du Royaume sont si dérangeés. On a pourtant envoyé de Paris 4. Ingénieurs pour dresser le plan d’une nouvelle Ville, & l’on oblige les particuliers de donner une déclaration de la grandeur, longueur & largeur des maisons brûlées qui montent à plus de 2000. On croit que c’est pour leur rendre un pareil terrain. Mais la rareté du bois & encore plus de l’argent, ne leur permettront pas de bâtir si-tot. En attendant, la plupart des Habitans se font des barraques, & les autres se sont retirez à la Campagne. On attribuë cette incendie à des particuliers qui ont mis le feu à dessein dans cette Ville, & qui avoient resolu d’en faire autant à Nantes. Quelques-uns, dit-on, sont arrêtez, & on ne peut, si cel est, leur faire souffrir un supplice trop rigoureux. Le Cardinal de Noailles a fait publier un Mandement dans son diocese, pour en exhorter les Sujets à secourir ces infortunez Habitans, & on fait pareillement des quêtes pour tout le Royaume pour eux ; mais quel secours peuvent-ils attendre dans tems de calamité, & où la misere est si generale, qu’on est réduit à l’impossibilité de pouvoir se secourir mutuellement les uns les autres. »

Au cours du 18ème siècle, les faits divers, catastrophes et destructions accidentelles de villes trouvent progressivement, dans les journaux une place de plus en plus importante. À l’énumération des pertes économiques se superpose un discours où se mêlent descriptions des ravages, expression d’une compassion vis-à-vis des victimes, évocation des mesures prises par les autorités. Les articles du nouveau Mercure et de La Clef révèlent le réseau de solidarité des Rennais et permettent d’activer les protections et les assistances encouragées par le patronage royal. Le sujet concerne les lecteurs car la crainte du feu qui détruit tout est une composante de la mentalité urbaine. La description de l’incendie de Rennes rappelle qu’aucun bourg, aucune ville n’est à l’abri de la destruction totale par le feu. Nombres de textes conviennent que les matériaux de constructions – bois, torchis, chaume – alliés à un tissu urbain de rues étroites et tortueuses où se trouvent des greniers et des granges remplis de matières fortement combustibles comme le foin, la paille, les grains, le charbon et le bois de chauffage, facilitent la propagation d’incendies. La multiplication de ces remarques d’ordre architectural, sont autant d’avertissements culpabilisants qui rappellent que les grandes lignes de l’ordonnance de Sully[4] n’ont pas toujours été respectées dans le Royaume.

Le texte du Mercure n’encourage pas la terreur, mais celui de La Clef communique à propos d’une possible destruction volontaire de la ville. Les annales des Augustines racontent que les religieuses elles-mêmes soupçonnaient un incendie volontaire.

Comte de Bellevüe, L'Hôpital Saint-Yves de Rennes et les religieuses Augustines de la miséricorde de Jésus, Rennes, chez Plihon et Hervé, 1895, p. 32- 40.

« Vers la fin de 1720, il y eut à Rennes un terrible incendie qui réduisit en cendres tout le cœur de la ville. Quoiqu’on en ait toujours ignoré la vraie cause, on ne peut douter cependant qu’il ait été mis exprès, puisqu’à mesure qu’on travaillait à l’éteindre dans un quartier il éclatait dans un autre. On ne pourrait que difficilement peindre l’horreur du spectacle qu’offrait alors notre malheureuse cité, vomissant des tourbillons de flammes dévorant ses infortunés habitants, dont les uns blessés, les autres mourants, tous épouvantés, poussaient des cris confus et déchirant : image sensible du lieu d’horreur dont la Justice divine menace le pêcheur obstiné. Dans la confusion qui régnait chacun jetait par les fenêtres ce qu’il avait de plus précieux. Des mains avides s’en saisissaient aussitôt. Aussi vit-on grand nombre de pauvres devenir riches, tandis que beaucoup de maisons opulentes tombèrent dans l’indigence… Pendant que le centre de la ville était en proie à tous ces maux, notre Communauté éprouvait les plus grandes inquiétudes. Déjà le feu gagnait le placis du Calvaire, quand Mgr l’Évêque, instruisit du danger qui nous menaçait, envoya son carrosse avec permission aux religieuses de s’en servir pour se transporter au Colombier. Le Rde M. de Racinous de Saint-Jérosme, alors supérieure, préférant s’exposer à tout plutôt que d’abandonner la garde d’une maison qui lui était confiées et surtout le soin des pauvres qui lui étaient si chers, se résolut à ne point sortir. Deux autres religieuses voulurent partager l’héroïsme de son dévouement ; et les autres furent conduites au second monastère de Sainte-Marie, où elles furent accueillies par les dames de la Visitation avec la politesse et l’aménité qui font le propre caractère de cette sainte maison, où nombre d’autres vertus ont toujours brillé avec éclat… Tandis que, grâce aux soins d’une charité tendre et bienfaisante, nos Religieuses se remettaient de leur frayeur, les trois qui étaient restées ici étaient accablée de travaux, tant dans l’hôpital, qui était rempli de blessés et de brûlés, que dans la Communauté, qu’on était contraint de laisser ouverte, même la nuit, pour accélérer le transport de l’eau qu’on allait puiser à la rivière. Il fallait veiller à prévenir tout désordre et à se mettre en garde contre le pillage ; aussi la fatigue que ces malheureuses filles éprouvèrent pendant cinq jours et cinq nuits les eût bientôt épuisées si les autres Religieuses n’étaient bientôt venues les partager. Lors donc qu’on pensa qu’il n’y avait plus de danger, nos mères, pénétrées de reconnaissance pour leurs charitables hôtesses, les quittèrent le 28 décembre.

Tout paraissait tranquille et l’on se flattait de prendre quelque repos. Mais ce calme devait bientôt être troublé et ces jours de calamité devaient se terminer pour nous par un événement bien funeste.

La nuit du sixième jour (nuit du 28 au 29 décembre), des cris lugubres se font entendre : « Au feu ! Au feu ! » - On frappe à coups redoublés à la porte conventuelle. La Mère Supérieure est la première éveillée, elle court, descend l’escalier précipitamment et sans lumière, manque une marche, tombe et se casse une épaule. Le feu qui s’était rallumé fut bientôt éteint, mais la Rde M. Saint-Jérosme souffrait cruellement […]

Les malheurs particuliers qui furent pour nous les suites de l’incendie, nous l’on fait perdre de vue ; nous dirons encore quelque chose de ses effets désastreux.

C’était un tableau déchirant que celui des décombres de cette malheureuse cité, dans les fondements de laquelle le feu s’entretient pendant six mois. Ce n’était que lambeaux de bâtiments, pans de murs demi-écroulées, ceux et monceaux de débris. Mais, si ces objets étaient affligeants, combien l’était plus encore l’état des infortunés habitants qui avaient été victimes de ce sinistre. « J’en ai connu, dit une de nos religieuses qui nous a conservé ce triste récit ; j’en ai connu qui, nés dans une classe distinguée et habitués à l’opulence, étaient réduits à vivre de leur travail. » Dans une communauté de cette ville, il y avait deux sœurs qui n’étaient encore que postulantes ; leur famille, ruinée par ce désastre, ne put satisfaire aux dots dont on était convenu ; et la maison, qui elle-même avait beaucoup perdu, ne pouvant les recevoir toutes les deux gratis, se résolut à tirer au sort laquelle aurait la préférence. [...]

Le plus bel édifice qui fut détruit par l’incendie fut la Grosse Horloge. Le timbre en était d’une telle force qu’on l’entendait de sept lieues. Sa construction est liée à un événement miraculeux, qui, bien que connu, mérite d’avoir ici sa place, puisqu’il nous est un témoignage de la protection de la Sainte Vierge pour la ville de Rennes, qui n’a jamais en vain réclamé son concours. [...]

Les incendies ont toujours été très fréquents à Rennes, ce qui a donné lieu au proverbe qui dit que cette ville périra par le feu. Le plus considérable qu’il y ait eu depuis plusieurs années, est celui d’une maison dans la rue de Pesée (rue de l’Horloge), il y prit par l’imprudence d’une jeune demoiselle qui lisait dans son lit et qui s’endormit… »

Même les textes qui démentent les soupçons d’incendie volontaire, ajoutent parfois des fictions : en 1736 Yves Joseph de La Motte (1680-1738), après avoir critiqué les rumeurs, raconte que le menuisier qui a déclenché le feu rue Tristin l’aurait fait pour tuer sa femme.

La Motte (Y. de), La Vie de Philippe d'Orléans petit fils de France, régent du royaume, pendant la minorité de Louis XV, Londres, « aux depens de la Compagnie », 1736, p. 140-141.

« Les Billets ne furent pas le seul fleau de la France, la peste attaqua la Provence : Marseille, presque émule d’Amsterdam par son grand Commerce, fut reduite en une affreuse solitude ; & le feu consuma plus des deux tiers de Rennes ; capitale de Bretagne. Une lettre écrite de cette malheureuse ville, & qui fut alors imprimée, après avoir décrit cet affreux incendie de la manière la plus touchante, finissoit par ces mots : je n’ose vous mander, Monsieur, à quoi l’on attribuë cet incendie, qu’on dit s’être fait le flambeau à la main ; c’est une pensée qui fait horreur. La voici cette pensée, je ne craindrai pas de la développer, parce que je ne le fais que pour montrer jusqu’à quel point la calomnie se déchaina conte un Prince que sa naissance & ses grandes qualités personnelles rendoient infiniment respectable. On disoit donc & on le disoit assez publiquement, que la Bretagne étoit la Province qu’on craignoit le plus, par ses liaisons avec l’Espagne, par le caractère de ses habitans, sur tout par les démêlés de remuer à l’occasion de la chute de la Banque, on avoit employé ce barbare moyen pour le forcer de demeurer tranquillement. Je le proteste avec sincérité, je n’aurois pas rapporté ce soupçon, si j’y avois apperçu l’ombre la plus légère de vraisemblance. La paix étoit faite avec l’Espagne, & les mécontans n’en pouvoient esperer aucun secours ; le Parlement, la Noblesse, étoient parfaitement fournis ; les peuples, occupés comme tout ailleurs à recueillir les débris de la fortune que le système avoit renversées, n’avoient garde de penser à se révolter. La partie de Rennes qui fut brulée, n’étoit composée que de maisons de bois ; les ruës en étoient fort étroites, de manière qu’il s’en falloit peu que le haut des maisons ne se touchât ; cent fois on avoit dit, que si le feu prenoit dans ces quartier, il y feroit d’étranges ravages : l’incendie commença par la maison d’un menuisier, lequel étant yvre avoit allumé un grand feu de coypaux pour bruler sa femme ; le vent étoit violent & variable, les greniers étoient remplis de fagots, plusieurs toits étoient de merin ou de bardeau ; étoit-il étonnant que le feu ait fait tant de progrès ? Falloit-il, pour le faire comprendre, avoir recours à une explication plus criminelle encore qu’insensée ? »


[1] Le nouveau Mercure, août 1718, p. 3.

[2] « Préface », in Le nouveau Mercure, septembre 1717, n.p.

[3] Archives municipales de Rennes : BB606 Registre des délibérations de la communauté de ville (1721).

[4] Chmura (S.), « Images et représentations de la ville de Rennes DESCRIPTIONS, PLANS ET CARTES. Rennes au 17ème siècle : magnifier et révéler une capitale », in Images, représentations et patrimoine de Rennes, octobre 2017, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr

Chroniques et correspondances

Les commentaires des gazettes se retrouvent dans les mémoires, journaux et chroniques de quelques avocats parisiens. L’historien Laurent Turcot explique qu’« À la suite de la mort de Louis XIV, période ressentie par les contemporains comme une cassure historique certaine et un moment particulier de l’histoire, nombre d’individus prennent la plume et rédigent des journaux d’événements pour témoigner de ce qu’ils voient, entendent et perçoivent de leur réalité. Ils notent scrupuleusement ce qui parvient à leur connaissance. Observateur fidèle d’une société en mouvement, le rédacteur impose sa marque sur le récit. Bien qu’il affirme vouloir être le narrateur absent de cette histoire racontée au jour le jour, il s’implique, juge, critique et commente ».[1] Outre un grand nombre de textes satiriques, Mathieu Marais (1664-1737), avocat au Parlement de Paris[2], a collecté et rapporté de nombreux faits et anecdotes dans son Journal [3] commencé le 1er septembre 1715, interrompu au lendemain du 17 septembre, repris du 17 juin au 10 septembre 1717, puis de façon presque continue d’avril 1720 à août 1725, et du 14 août au 13 octobre 1727, années qui couvrent une grande partie de la Régence et le début du règne de Louis XV. Il aborde différents domaines, diverses actualités, ne ménage personne, transcrit tout ce qui se colporte et se répète. Il traite de l’incendie de Rennes en décembre 1720 et janvier 1721.

Marais (M.), Journal de Paris, vol. 2, Société française d'étude du XVIIIe siècle, Université de Saint-Etienne, 2004,

p. 314

« Rennes. Incendie – on a appris, pendant les fêtes, que le feu avait pris dans la ville de Rennes, la veille de Noël, par la faute d’un menuisier ivre ; que la ville est presque toute brûlée à cause des grands vents, et que, sans le secours des domestiques et officiers de guerre, il n’en aurait rien été sauvé, tous les ouvriers bretons s’enivrant pendant les fêtes. La jeune marquise de Coëtmadeu, fille de M. le Comte de Blanzac de Roye, qui était partie avec son mari pour aller voir, pour la première fois, M. de Coëtmadeu, son beau-père, est arrivée justement le jour de l’incendie et lorsque sa maison, qui est une des principales de Rennes, venait d’être brûlée ».

p. 331

« Incendie de Rennes. – L’incendie de Rennes, de la nuit du dimanche 22 décembre, est une chose affreuse. Ce n’est plus Rennes. Il y a trente-deux rues consumées, les maisons des procureurs, avocats, marchands de draps, de soie, et des orfèvres sont toutes brûlées. Tous les meubles perdus. On ne sait où se coucher. C’est la plus grande désolation que l’on ait jamais vue ».

Edmond-Jean-François Barbier (1686-1771), avocat lettré qui est au courant des grands événements de son époque, rédige son journal de 1718 à 1763. Il s’intéresse principalement à la vie politique, sociale et culturelle de la capitale, tout en s’attachant à comprendre les mœurs et les comportements de son temps. Pour écrire son texte, il utilise les périodiques, mais également toutes les rumeurs qui se propagent, entre autres par courrier.

Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, cote : Français 10285, Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV (1715-1763), document manuscrit par l'avocat Edmond Jean François Barbier Tome 1. Années 1715-1725, folios 116v 117r.

« Autre malheur sur la France

Le dimanche 21 Xbre sur le minuit Le feu a pris dans une maison particuliere dans La ville de Rennes en bretagne mais Le feu a augmenté de telle manière qu’il a dure 6 jours et 6 nuits et que toutte La ville en general est brulée, il ne reste plus que Les faubourgs, cà esté une desolation comme l’on simagine tout le monde a fui de La ville et s’est allé camper avec des tentes au milieu des prés autour de la ville j’ay eu des lettres dattées aux prés de Rennes, tous les habitans sont ruinés. Ils Ecrivent tous, il n’est plus de Rennes. Le marchand dont j’ay vu la Lettre Ecrit qu’il rend graces adieu d’avoir Sauvé Sa femme et son enfant, mais qu’il a perdu trois maisons dans la ville et un magasin plein de marchandises.

La cathedralle est bruslée, St Sauveur qui estoit baty de neuf il y a un an le palais Les cordeliers et les carmes ne le sont pas, il y a Le bel orloge qui est une tour de pierre de taille on y a posé des marchandises, touttes les minutes des notaires et autres papiers croyant les metre en Sureté. La Tour a fondues et tout a esté bruslé ! Le parlement etoit en robes rouges qui faisoit travailler tout le peuple, il a conduit les Relligieuses ursulines dans la maison des pères benedictins qui est hors la ville.

On avoit abbatu jusqu’à 10 maisons pour arrester le feu mais il reprendit partout, touttes les nouvelles des bourgeois portent que ce sont les soldats qui y sont qui mettoient Le feu a mesure qu’il s’esteignoit pour piller, on en a pris un sur le fait qui voloit un St ciboire d’or Rempli d’hosties il a esté boulé, Je l’ay vu marqué dans deux lettres. Voila une désolation Epouvantable. »

Très peu de lettres écrites par des témoins de l’événement sont aujourd’hui connues. Une des plus citées, est sans doute celle retranscrite par Émile Ducrest de Villeneuve (Janzé, 20 juin 1795 – Rennes, 5 septembre 1867) et Dominique Maillet (Poitiers, 28 novembre 1776 – Rennes, 6 avril 1848) dans leur Histoire de Rennes publiée en 1845. Cette lettre, « dont la signature a disparu avec la feuille sur laquelle elle se trouvait, a été rencontrée par M. Deslandes de Hédé dans des papiers mis au rebut »[4]. Au moment de la publication, elle était en possession de « M. Legall, conseiller à la cour royale de Rennes »[5]. Elle a été envoyée de Vitré par un homme d’Église au cours de l’année 1721. En effet, l’auteur a connaissance du plan de reconstruction qu’élabore Isaac Robelin (1660-1728), ingénieur militaire arrivé à Rennes en avril 1721 après le rejet des projets proposés par les architectes rennais Jean-François Huguet (1679-1749) et François Forestier (1698-1765) les 20 janvier et 1er mars 1721[6].

Ducrest de Villeneuve (E.), Maillet (D.), Histoire de Rennes, Rennes, -Éditeur chez Ed. Morault, 1845,p. 344-347.

« Mon très-révérent père,… Le feu prit le 22 décembre, dimanche au soir à dix heures, dans la boutique d’un menuisier qui demeurait au milieu de la rue Tristin. Depuis ce triste moment, il ne fit qu’augmenter et continuer jusqu’au samedi suivant, 28 du même mois, jour auquel il cessa sur les quatre heures après-midi. Pendant ces fâcheux jours, clairement exprimés dans une des centuries de Nostradamus, par ces mots : En 1720, la grosse Françoise tombera et Senner brûlera. La grosse horloge nommée Françoise, et Rennes par les mêmes lettres renversées dans le mot de Senner. Effectivement, le feu gagna aussitôt la tour de l’horloge qui tomba à minuit et demi du lundi au mardi, sans faire presqu’aucun bruit. Elle est actuellement au bas de la tour, partie fondue et l’autre cassée. Jugez de l’activité du feu qui de Tristin, première rue où il prit, gagna trente-deux tant places que rues. Toute ces places et rues sont entièrement brûlées, à la réserve de l’hôtel de Tizé et de Robien, et si entièrement brûlées, qu’on ne distingue plus où étaient les rues. On abattit aussi la moitié du cimetière Sainte-Anne, du côté de la douve, et quatre à cinq maisons qui vont dans le rue Saint-Melaine, comme les Quatre-Bœufs. Ce feu, dont on ne saurait donner de raisons trop certaines, quoiqu’il ait commencé par la maison de ce menuisier, était si ardent, que dans les trois premières heures il avait déjà brûlé près de deux rues, et il était, un jour après, en quatre et cinq quartiers de la ville à la fois. Cependant il y eut beaucoup de la faute d’un chacun : 1° les soldats, qui voulurent de droit commander aux habitants qui ne voulurent pas s’y soumettre, intervalle qui donnait au feu lieu d’agir ; 2° les premiers même de la ville, qui donnaient des 1,000 écus et 10,000 l., et ivraient les ouvriers pour ne pas couper leurs maisons ; 3° on ne trouva dans la maison de ville que cinq seaux de cuir et quatre haches ; 4° des vents impétueux qui transportaient les flammes d’un quartier à l’autre, et c’est un miracle évident qu’il a cessé aux portes de la ville, parce qu’on était si épuisé et affamé, les vivres ayant manqué, que les deux derniers jours on ne travaillait plus, ayant tout abandonné à la Providence. Vous eussiez vu, pendant trois ou quatre jours, travailler à la satisfaction d’un chacun, l’évêque, l’intendant, les présidents, conseillers, religieux et religieuses, tous en veste et habits de toile et cuir, avec des sabots, car on ne pouvait plus marcher autrement, tout n’étant que feu. On sonna le tocsin jusqu’à cinq lieues à la ronde, d’où se rendirent plus de 25,000 personnes, ce qui ne contribua pas peu à y mettre la famine. Dans cet incendie si surprenant, c’est quelque chose d’assez particuliers qu’il n’y ait eu, à dire vrai, qu’une seule église brûlée, encore était-ce par le nombre de meubles qu’on y avait renfermés. C’est Saint-Sauveur qui était achevé et d’une beauté à ravir. A la vérité on découvrit une partie de la Cathédrale, de Saint-Germain, de la Rotonde, de Saint-Yves et des Cordeliers, qui seuls y perdirent 10 à 12,000 l. de rentes, toutes leurs maisons ayant été brûlées. Le feu qui fit tomber l’horloge prit par la girouette, ce qui paraîtrait inconcevable, si je pouvais vous cacher plus longtemps qu’une pluie de feu visible tombait sur tous ces endroits ; tous l’ont vu et l’assurent. Pour vous figurer la situation de cette infortunée ville, rappelez-vous, si vous voulez, ou Rome ou Troie, ou les villes criminelles ; ce n’est plus qu’un monceau de cendres et un tas fumant de débris. Par le détail qu’on a fait depuis de tout ce qui était compris dans ce malheur, on y compte trente-deux rues, même plus, 5,284 maisons et 15,100 ménages, plus de 58,000 personnes intéressées, 6 à 7,000 tant tuées, étouffées, écrasées, qu’estropiées ; plus de 90,000,000 de perte. Un seul de nos conseillers y perd 1,500,000 l. ; c’est M. De Cosmadeuc. Le palais n’eut que peur, parce qu’on coupa neuf à dix maisons prochaines, et heureusement il a été sauvé. Le roi a député M. le maréchal d’Estrées pour lui faire un plus juste détail d’une ville qu’il dit aimer, et on espère avoir remise du don gratuit qui allait, dans la dernière tenue de nos états, à 3,000,000 ; de plus on aura aussi les petits devoirs et le revenu des bénéfices vaquants du royaume. Sur ces entrefaites, sa Majesté a fait distribuer 40,000 écus aux pauvres incendiés. M. Estrées en a donné 10,000, et M. de Montesquiou 3,000 ; et tout cela est peu, car si vous voyiez et dans les champs voisins et autour de la ville le nombre d’infortunés qui y sont réduits, vous seriez pénétré de la plus vive douleur, et il faudrait être de marbre pour ne pas pleurer amèrement sur les malheurs subits de cette capitale. On parle à présent d’un autre plan de ville qui consistera en cinq rues seulement de longueur, avec des petites de traverse, deux grandes places et une troisième devant le palais, qui sera le place royale, où l’on placera la statue équestre de Louis XIV. Toutes les paroisses du diocèse vont travailler pendant l’hiver à la corvée pour vider les débris de ce fau si violent qu’on le voyait de cinq lieues. On parlait de faire aller le parlement ou à Vannes ou ici ; mais on a représenté au roi qu’absolument on aimait mieux se gêner que d’accabler entièrement ce reste de ville, si on peut l’appeler de ce nom. C’est ce qui fait qu’on renvoie tous les vagabonds, gens sans métier, et tous ceux qui étaient inutiles. Le présidial s’assemble à l’hôtel de Tizé. La prison est actuellement dans la tour Le Bat. Les dames de Saint-Georges se retirent une partie chez nos dames. Les maisons qui doublaient, comme Visitation, Ursulines, seront réduites à une. On réforme le nombre des maisons d’hommes, surtout les mendiants. Nous ne savons encore si nous y avons part. Ce ne sera que si nous le voulons, car Monseigneur m’a dit à moi-même que le quartier de notre côté nous devait l’obligation de n’avoir pas été brûlé. Le feu prit dans la rue Haute, vis-à-vis notre maison, mais il ne brûla que huit à neuf maisons, parce qu’on coupa, et nous abattîmes nos boutiques. C’est la seule perte que nous ayons faite. Tous les habitants nous y adorent. Aussi avons-nous reçu sans distinction tous ceux qui nous ont demandé asile dans notre maison. Actuellement l’église et le reste sont pleins de meubles d’un chacun.Dans tous les cloîtres, il y a des lits des deux côtés comme dans les hôpitaux. Nous couchions trois à trois indifféremment, et nous avions plus de six cents personnes chez nous ».


[1] Turcot (L.), « Un chroniqueur curieux de Paris et de la promenade : Edmond-Jean-François Barbier et son journal (1718-1763) », in French Historical Studies, Vol. 33, n°2, 2010, p. 201-202.

[2] D’après le Mercure de France du mois de mai 1737,p. 1412-1413 : « Mathieu Marais, Avocat au Parlement de Paris, distingué dans sa Profession, sur tout pour les Consultations, mourut le 21. Juin, âgé d’environ 73. ans. Il avoit fort cultivé les Lettres, et étoit lié avec plusieurs Sçavans de réputation, M. Bayle a parlé de lui avec éloge en plusieurs Endroits de son Dictionnaire, et encore plus dans ses Lettres, il y en a même plusieurs dans le Recueil imprimé, qui lui sont adressées, et ce sont les plus intéressantes. Bayle avoit raison, car M. Marias lui avoit communiqué des très-amples Mémoires, il avoit même fait des Articles particuliers du Dictionnaire Critique. L’Abbé le Clerc, qui a fait la Critique de Bayle, l’adressa à M. Marais, dont il respectoit le mérite et connoissoit l’érudition. Enfin toutes les Personnes qui l’ont fréquenté, témoignent qu’il étoit d’un commerce doux et aimable, communiquant volontiers ce qu’il sçavoit. Il n’avoit pas été marié ».

[3] Le Journal est resté manuscrit jusqu’à sa publication au 19ème siècle par M. de Lescure, sous le titre de Journal et Mémoires.

[4] Ducrest de Villeneuve (E.), Maillet (D.), Histoire de Rennes, Rennes, -Éditeur chez Ed. Morault, 1845,p. 350.

[5] Ducrest de Villeneuve (E.), Maillet (D.), Histoire de Rennes, Rennes, -Éditeur chez Ed. Morault, 1845,p. 350.

[6] Archives municipales de Rennes : BB606 Registre des délibérations de la communauté de ville 1721.

La Théologie de la Providence

D’après ce témoignage, des Rennais ont abandonné la ville à son sort, obéissant aux lois de la Providence. Qui plus est, une partie de la population semble avoir vu pendant l’incendie « une pluie de feu », dont fait part La Clef, pluie interprétée comme la malédiction de Dieu jetée sur Sodome en châtiment de ses désordres. Cette association entre Rennes et Sodome, qui rappelle les avertissements de la satyre sur Rennes de Louis-Marie Grignion de Montfort, se retrouve dans un texte écrit à la plume sur la dernière page du registre des Baptêmes, mariages et sépultures de La Fresnais de l’année 1713 conservé aux Archives départementales d’Ille-et-Vilaine : « Il arriva un estrange accident et un malheur surprenant à la ville de Rennes sur la fin de decembre 1720, car le feu prit la nuit du 22e au 23e du mois dans la maison d’un menuisier homme de mauvaise vie qui demeuroit dans la rüe Tristin, le feu devint si violent et si rapide qu’en peu de temps il se communiqua aux maisons voisines et ensuite se rependit dans les autres rues, et continua d’embraser les maisons et même quantité de personnes jusques au 27e. pendant ce temps il réduisit en cendres environ trois mille soixante six maisons qui faisaient trente quatre rues grandes et petites. L'église paroissiale de Saint-Sauveur depuis peu bastie magnifiquement, fut bruslée dont il ne resta que les seuls murs, la cathédrale qui en est assez proche ne fut pas endommagée, la grande horloge qui estoit une pièce de la dernière rareté pour sa grosseur prodigieuse et la belle structure de la tour fut consummée, avec le présidial et un grand nombre de superbes bastiments, apeine put on sauver le palais, car le feu y prit plusieurs fois. Il n’y eut point d’autre eglises brulées, ni aucun couvent, mais quelques uns legerement endommagez, quoique les maisons voisines ayent estez entierement embrasées. Dieu par la miséricorde preserva de ce funeste accident ses fils, ses serviteurs et servantes, comme il sauva Lot de l’incendie de Sodome »[1].

Événements marquants de l’année 1720, l’incendie de Rennes et la peste de Marseille sont définis comme deux des grandes calamités urbaines du 18ème siècle[2], or « les grandes calamités, en ébranlant profondément l’âme, jettent les hommes dans des voies inaccoutumées. Les uns dirigent avec ferveur leurs yeux vers le ciel, afin de trouver, dans les espérances de l’éternité, la résignation aux maux présents »[3]. Même les chroniqueurs parlent de la providence. Après avoir énuméré l’ensemble des catastrophes qui ont eu lieu durant l’année 1720, Edmond Barbier termine son propos par cette phrase : « Voilà les malheurs qui sont arrivés dans le royaume cette année, voilà de quoi exercer les prières des bons croyants »[4]. Mathieu Marais, qui avait agioté et personnellement subi la chute du système financier créé par John Law (1671-1739) - crise qui occupe une place importante dans les mémoires sur 1720 – commence l’année 1721 par cette exclamation qui se retrouve dans de nombreuses lettres et chroniques de l’époque : « Dieu nous donne une année plus heureuse que la dernière ! »[5].

Parmi les prédicateurs qui s’adressèrent aux populations désemparées aux lendemains de l’incendie, tel celui dont parle les annotations faites en 1722 pour le recueil d’arrêts de Paul Devolant ( ?-1657), avocat à la cour de Rennes, nombreux furent ceux qui le présentèrent comme une punition provoquée par Dieu pour punir les hommes de tous leurs pêchés, un châtiment mérité à l’endroit de cités vicieuses et corrompues[6].

Devolant (P.), Recueil d'arrests rendus au Parlement de Bretagne sur plusieurs questions celebres, Rennes, Chez Pierre-André Garnier, 1722, p. 172-173.

« Ce beau Palais qui est un Chef-d’œuvre de l’Art, courut grand risque de perir dans cet effroyable incendie de la Ville de Rennes qui n’a jamais eu d’exemple que des ces malheureuses Villes dont parle l’Ecriture. Nous avons vû avec étonnement le ravage horrible causé par cet incendie que nous ne pouvons considerer que comme un effet de la colere du Seigneur, comme le Prédicateur des Jesuites le prouva sensiblement dans cet excellent Sermon qu’il fit à ce sujet le Dimanche 5. Janvier 1721. Cet embrasement commencé la nuit du 22. au 23. Decembre 1720. jour de Dimanche environ minuit, par une maison située au bas de la ruë Tristin dans la demeure d’un Menuisier, & qui ne finit que le Vendredy 27. au soir, consuma en cinq jours de temps presque toute la haute Ville, n’en étant resté qu’environ deux cens maisons ; & dés le premier jour il brûla & détruisit en moins d’une heure la Tour où étoit placée l’Horloge de la ville ; cette belle Cloche d’une grosseur prodigieuse & si renommée dans toute la France, qui étoit véritablement en Chef-d’œuvre en son espece, & qui paroissoit hors de prise à tout incendie par son élevation & la force de la Tour qui la soùutenoit, se brisa en plusieurs pieces par sa chûte. La destruction de ce superbe monument, autant admirable par son élevation & la beauté de sa construction que par son antiquité de près de 300. ans, remplit de fraïeur & d’alarme tous les Habitans, comme un funeste présage de la destruction de leur ville qui fut causée par ce feu si devorant, lequel consuma & reduisit en poussiere jusqu’aux pierres les plus dures, comme les pierres de grain & autres calcinées en une infinité d’endroits ; fau si cruel & si terrible que ny les soins & la vigilance infatigables des illustres Magistrats de nôtre Parlement, de nôtre bon Prélat Monsieur de Sanzay, de nôtre illustre Intendant Monsieur Feydeau veritable père du peuple, ni la science & l’adresse de tous les habiles Artisans de nôtre Ville ne pûrent venir à bout d’arrêter le cour & la fureur de ce feu, lequel s’arrêta de lui-même par la misericorde du Seigneur, qui l’avoit allumé par sa justice, & lequel à cette fin éleva le cinquième jour un brouillard le plus gros & le plus épais qui se soit jamais vû, lequel se concentra sur cette malheureuse Ville & environs, & éteignit enfin la violence & l’ardeur de ce feu, qui épargna par ce moyen la Basse-Ville, les Fauxbourgs, toutes les Maisons Religieuses & les Eglises Paroissiales, à la réserve de celle de S. Sauveur, que le Seigneur ne jugea pas à propos de conserver, parce qu’elle restoit sans maisons & sans Paroissiens. Et enfin la même bonté divine qui ne vouloit pas perdre sans ressoucre cette Ville dont il avoit châtié les Habitans par le destruction de leurs maisons & de leurs biens, conserva pareillement ce beau Palais, cet auguste Temple de la Justice, où le feu avoit cependant commencé de prendre, en s’attachant au Pavillon occidental, à l’endroit du parquet de Messieurs les Gens du Roy, mais qui fut très-promptement & très-aisément arrêté par les soins de nos illustres Magistrats, & parce que la volonté de Dieu n’étoit pas de détruire un si bel ouvrage où la justice s’exerce ici bas avec tant de droiture & d’équité, par le ministère de ces augustes Magistrats qui la rendent & l’ont toûjours renduë avec tant d’integrité dans ce Sanctuaire de la justice, l’un des plus nobles & des plus illustres Parlemens du Royaume que l’on appelle par excellence le Parlement des Nobles ; de même que celui de Paris le Parlement des Pairs. C’est de la puissance & de la bonté de nôtre jeune Monarque & du Grand Prince qui gouverne si sagement l’Etat sous son autorité, que nous devons attendre dans peu le rétablissement de cette grande Ville qui ne paroist aujourd’huy que comme un desert affreux ; les facultez des Habitans tous ruinez & epuiser par ce cruel incendie, n’étant pas capables de la rétablir d’un siecle. »


Le Mémoire de la communauté de la ville de Rennes émit en août 1722 reconnaît que la population « a bien pû faire le sacrifice des Maisons incendiées, aux desseins de la Providence »[7]. Durant l’incendie, nombreux furent les rennais qui se tournèrent vers la Vierge. D’ailleurs, dans le courant de l’année 1721, l’architecte et dessinateur Jean-François Huguet (1679-1749) exécute un ex-voto pour les paroissiens de Saint-Etienne et de Saint-Aubin pour remercier Notre Dame de Bonne Nouvelle d’avoir épargné leurs quartiers des flammes. La Vierge est figurée sur un nuage, tenant d’une main l’Enfant Jésus et tendant l’autre vers les flammes de l’incendie pour l’arrêter.

numérisation13-1

Dessin de Rennes fait à partir de l’aquarelle gouachée de l’«original du vœux fayt à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle par les habitants des Lices : rüe St Louis portes St Michel place St Anne préservée de / lincendie du 22 décembre jusqu’au trente lannée 1720 / Huguet in. em fecit 1721 » conservée à Rennes à l’église Saint-Aubin en Botre-Dame-de-Bonne-Nouvelle publiée in Kazerouni (G.), Arribard (T.), Jean-François Huguet (1679-1749) Dessinateur et architecte rennais, Rennes, musée des Beaux-Arts, 4 juin-28 août 2016, p. 139.

 Depuis, « la dévotion des rennais à Notre-Dame des Miracles en l’église Saint-Sauveur revêt un caractère particulier, "où le sentiment patriotique s’allie heureusement au sentiment religieux "».[8] D’autre part, nombres d’hôtels particuliers, d’immeubles ou de maisons arborent depuis l’incendie des niches à Vierge ou votives, dites aussi niches murales, qui protègent les habitants de l’habitat, voire la population de la rue ou du quartier où elles sont situées[9].


[1] Archives départementales d’Ille-et-Vilaine : Registre des Baptêmes, mariages et sépultures de La Fresnais de l’année 1713, 10NUM 35116 86.

[2] Tocqueville (H. de), Histoire philosophique du règne de Louis XV, vol. 1, Paris, Libraire d’Amyot, 1847, p. 128.

[3] Tocqueville (H. de), Histoire philosophique du règne de Louis XV, vol. 1, Paris, Libraire d’Amyot, 1847, p. 145

[4]Barbier (E.), Chronique de la régence et du règne de Louis XV (1718-1763), ou Journal de Barbier. T. 1 (1718-1726), Paris, Charpentier, p. 97.

[5]Marais (M.), Journal de Paris, vol. 2, Société française d'étude du XVIIIe siècle, Université de Saint-Etienne, 2004, p. 43.

[6]Relation historique de tout ce qui s’est passé à Marseille pendant la dernière peste, Cologne, chez Pierre Marteau Imprimeur-Libraire, 1721, p. 157-158. L’auteur, anonyme, donne une relation de la peste de Marseille dans laquelle il se propose « de décrire les malheurs de cette Ville, la manière dont la peste s’y est introduite, les progrès & les ravages qu’elle y a faits, & les mesures qu’on a prises pour les arrêter », afin que Marseille y voit « ce qu’elle doit craindre, & les mesures qu’elle doit prendre, si jamais le seigneur vouloit encore l’affliger de ce terrible fleau, & les autres Villes y apprendront à profiter de son exemple ». Même s’il fait appel dans son argumentation aux observations scientifiques du médecin Jean-Baptiste Bertrand (1670-1752), il a pour seul but d’expliquer que la peste « est un fleau du Ciel » (Chapitre premier p. 1) : « Nous avons vû les maris traîner eux-mêmes hors de leurs maisons & dans les ruës les corps de leurs femmes, les femmes ceux de leurs maris, les peres ceux de leurs enfans, & les enfans ceux de leurs peres, témoignant bien plus d’horreur pour eux que de regret de les avoir perdus. Nous avons vû les corps de quelques Riches du Siècle, envelopés d’un simple drap, mêlés & confondus avec ceux des plus pauvres & des plus méprisables en apparence, jettés comme eux dans de vils & infames Tomberaux, & trainés avec eux, sans distinction à une sepulture profane, hors de l’enceinte de nos murs, Dieu l’ordonnant ainsi, pour faire connoître aux hommes la vanité & le néant des richesse de la terre, & des honneurs après lesquels ils courent avec si peu de retenuë. Nous avons vû, & nous devons le regarder comme la plus sensible marque de la punition de Dieu » (Préface, n.p.).

[7] Musée de Bretagne, Numéro d'inventaire : 2012.0000.747 Mémoire de la communauté de la ville de Rennes Contenant les observations sur les differents Projets & Plans representez à l’Assemblée de l’Hôtel de Ville le 11. Aoust 1722. & deposez en consequence de l’Ordonnance de Monsieur de Brou Intendant en Bretagne du 4. Du même mois, 11 p.

[8]Borderie (A. de la), Histoire de Bretagne, tome 3, Rennes, 1899, p. 553, cité par Rayez (A.), Formes modernes de vie consacrée Ad. De Cicé et F. de Clorivière, Paris, Éditions Beauchesne, 1966, p. 73

[9] Au début des années 2000, 163 niches votives étaient recensées dans Rennes. La grande majorité des niches encore visibles datent des années 1870-1890 : rues de Robien, Hoche, Saint-Louis, d’Antrain, quais Richemont, Lamennais… 

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Exemple de niche à vierge sur la façade du numéro 13 rue Saint-Michel à Rennes. Photographie (11 /2001) de la façade sur rue du numéro 13 rue Saint-Michel et dessin de l'élévation des façades des numéros 13 et 15 rue Saint-Michel (01/2002). Chmura (S.), La rue Saint-Michel à Rennes sous l’Ancien Régime, mémoire de maîtrise d’histoire de l’art sous la direction de D. Leloup, Université de Rennes 2 Haute-Bretagne, 2002, tome I, 126p., tome II, non paginé.

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Photographie (07/2002) de la niche votive de la façade sur rue du numéro 13 rue Saint-Michel après sa réparation sommaire. La niche a été détruite à coups "de lancer de chaussures" un jeudi soir de mars 2002... La sablière ornée, sous le coude du tuyau de descente des eaux pluviales, a  brûlé en juillet 2002 à cause d'un court-circuit au niveau du spot d'éclairage. 

L’ESTHÉTISATION DE LA CATASTROPHE

L’incendie de 1720 et la reconstruction qui en découle sont des épisodes si important de l’histoire de Rennes, qu’ils sont les rares événements à avoir provoqué, outre la prolifération de textes, la création d’images. Au même titre que la violence de la peste qui a touché Marseille, l’incendie qui a ravagé Rennes a entraîné une redéfinition et une transformation urbaine qui ont modifié l’espace vécu de la cité[1], donc sa perception. Les deux catastrophes ont amené la création d’une iconographie originale.


[1] Beauvieux (F.), « Épidémie, pouvoir municipal et transformation de l’espace urbain : la peste de 1720-1722 à Marseille », in Rives méditerranéennes, tome 42, 2012, p. 29-50.

Du récit à l’image

Rennes avait jusqu’alors fait l’objet de gravures qui représentaient la cité dans sa globalité, en vues perspectives ou panoramiques. La contemplation de la ville, comme un spectacle ou un paysage qui s’étend aux pieds de son spectateur, la vue globale par un observateur extérieur qui se révèle dans les perspectives cavalières, les vues à vol d’oiseaux et les panoramas, vont laisser la place à une nouvelle sensibilité qui procède d’un nouveau point de vue de l’observateur placé dans la ville devant un petit nombre de monuments ou une zone urbaine. Évidemment, quelques rares vues monumentales avaient déjà été créées en lien avec des moments historiques comme la gravure éditée à l'occasion du retour du Parlement à Rennes le 1er février 1690 après son exil forcé à Vannes depuis le 16 octobre 1675[1], mais elles n’incluent pas les monuments dans leur contexte urbain.

Le Mercure de France d’août 1724 annonce que « Le Sieur Thomassin, fils, Graveur du Roi à Paris, travaille à une planche qui paroîtra dans peu, & mérite qu’on l’annonce au Public. C’est l’incendie de la ville de Rennes, dessiné sur les lieux lorsque ce malheur arriva il y a trois ans, par le Sieur Huguet le fils, Architecte, & grand dessinateur, employé par le Roi pour le rétablissement de cette Capitale de la Bretagne. Ce sujet est traité en grand Maître ; belle Ordonnance, beau choix de groupe & de figures, Expressions admirables : l’habile Graveur est parfaitement entré dans l’esprit de l’Auteur. Le Sieur Thomassin, que ses talens pour le dessein & pour la gravure, ont fait recevoir depuis peu dans l’Académie Royale de Peinture & Sculpture, a fini le dessein d’un grand morceau qu’il va graver d’après un tableau de M. de Troye le fils, qui represente la Peste de Marseille »[2]. D’après de Dictionnaire des artistes de 1776, les ouvrages de Simon-Henry Thomassin (Paris, 25 février 1667 - 1er janvier 1741)[3] ont «un style libre, hardi, une touche énergique & sçavante : avantage qui résultent de l’heureux accord du pittoresque de la pointe & de la pureté moëlleuse du burin. Pénétré de l’auteur qu’il traduisoit, le génie de Thomassin faisoit passer dans ses estampes toutes les beautés de l’original »[4]. Huguet s’était donc tourné vers un des grands noms de la gravure parisienne, cherchant une manière de se distinguer et de s’attirer la protection des puissants de son temps. D’ailleurs cette attitude est très vite critiquée par un de ses contemporains dans la Bibliothèque françoise publiée en 1724, journal créé par François-Denis Camusat (Besançon, 30 avril 1700- Amsterdam, 29 octobre 1732), historien de la littérature et de la presse.

Bibliothèque françoise, ou Histoire littéraire de la France, 1724, p. 182-185.

« Extrait du Mercure du Mois d’Août 1724

Le Sr. Thomassin le Fils, Graveur du Roy à Paris, travaille à une planche qui paroitra dans peu, & qui mérite qu’on l’annonce au public : c’est l’incendie de Rennes, dessiné sur les lieux, lors-que ce malheur arriva, il y a trois ans, par le Sieur Huguet le Fils, Architecte & grand dessinateur, employé par le Roi pour le rétablissement de cette Capitale de la Bretagne. Ce sujet est traité en grand Maître ; belle Ordonnance, beau choix de groupe & de figures, Expressions admirables : l’habile Graveur est parfaitement entré dans l’esprit de l’Auteur. Le Sieur Thomassin, que ses talens pour le dessein & pour la gravure, ont fait recevoir depuis peu dans l’Académie Royale de Peinture & Sculpture, a fini le dessein d’un grand morceau qu’il va graver d’après un tableau de M. de Troye le fils, qui represente la Peste de Marseille.

Lettre écrite de Paris à un amateur des Beaux Arts, demeurant a Rennes.

Monsieur,

Lisant le Mercure du Mois d’Aoust dernier, je tombai sur l’éloge, que M. Huguet, Architecte employé au rétablissement de Rennes, y a fait de son chef, au sujet du Dessein qu’il a donné de l’embrasement de cette ville, & de la Gravûre duquel M. Thomassin s’étoit chargé. On est en quelque façon forcé par les termes énergiques & vigoureux de cet éloge, de s’imaginer que ce Dessein est des plus élegants, & l’on sçait que M. Thomassin est habile. Mais il seroit souhaiter, que le discours à la louange du Dessinateur & du Graveur n’eût pas eu tant d’enflure : s’il eût été plus modéré, M. Thomassin, qui sans doute en a senti l’indiscrétion, auroit continué de graver la Planche, qu’on attendoit de lui, & ne l’auroit pas abandonnée, comme j’ai apris qu’il l’a fait. Il a bien jugé que la fanfaronnade & la prévention outrée d’un Auteur affoiblissoit l’estime d’un Ouvrage, & donnoit prise à la malignité.

Dans le loisir, où vous sçavez que je suis, une petite fable m’est venue dans l’esprit, à l’égard de cet incident. Conoissant votre indulgence, je vous l’envoie : faites en part à nos amis.

FABLE

La Vigne & l’Olivier

Un sep de Vigne infortuné,

Que le sort avoit condamné

A ramper parmi la poussiere ;

Auquel le Soleil en tout tems

Dédaignoit d’accorder cette douce lumiere,

Ces rayons vifs & bienfaisans,

Qui sont l’ame de la nature,


Et font renaître tous les ans

Les fleurs, les fruits & la verdure ;

Ce cep qui pouvoit tout au plus

Offrir au Vigneron quelques grains de verjus,

Pour reparer sa honte & sa foiblesse

S’avisa de jouer d’adresse.


Un Olivier n’etoit pas loin de lui.

Voilà, dit-il, dequoi me faire un ferme apui ;

D’un tel recours il est bon d’être proche.

Soudain il s’évertue, il s’allonge, il l’accroche,

Et fait tant qu’après maints travaux

Il jette sur son tronc ses languissans rameaux.


A peine est-il guindé sur la Cime féconde

De l’arbre heureus que Minerve chérit,

Qu’il va se mettre dans l’esprit

De s’en prévaloir dans le monde.

Plein d’impudence & d’interêt,

Et d’une vanité nouvelle,

Il crut pour réussir voir un moyen tout prêt.


Zephire près delà voltigeoit, il l’appelle.

Messager, lui dit-il, de la saison des fleurs,

Qui repans par toute la terre

Les doux parfums, les suaves odeurs,

Qu’exhale different parterre,

Va, je te prie, annoncer en tous lieux,

Que l’Olivier & moi sous la même influence

De notre seve unissans la puissance,

Produisons de concert des fruits si précieux,

Qu’ils sont honneur à la table des Dieux.


Zephire part, mais l’Olivier qu’étonne,

Cette louange fanfaronne,

Et qui modeste n’aimoit pas

Des discours si peu delicats,

S’agite, se secoue, abbat enfin la Vigne,

Et l’ayant écartée à la faveur du vent,

Lui fit bien voir qu’elle étoit digne

De ramper comme auparavant.


Je crois, Monsieur, que cette petite Allégorie ne demande point d’explication, & que vous en pourez facilement appliquer les sujets symboliques.

Je suis

Votre très humble & obéissant serviteur

C… M… »

La vigne et l’olivier[5] flétrit les prétentions de Jean-François Huguet. Le fabuliste rennais, connu par ses seules initiales « C. M. », profite de la flexibilité du petit genre poétique et pédagogique qu’est l’apologue versifié pour en faire l’instrument d’une critique amère contre l’architecte-dessinateur. Depuis la publication du premier recueil de Jean de La Fontaine (1621-1695) en 1668, nombres d’auteurs ont écrit et publié des fables. À la fin du 17ème siècle, en plus des satires, des apologues remplis d’érudition mythologique et de leçon politiques fleurissent. Mais c’est au 18ème siècle que la fable connaît son âge d’or : les fabulistes occasionnels envahissent les périodiques.

Laurent-Nel INC

Carte postale de la série Rennes historique éditée par Henri Laurent reproduisant l'estampe "Partie de l'incendie de la ville de Rennes" de Simon Thomassin d'après Jean-François Huguet.

Texte imprimé sous l'estampe consultable dans les collections de la Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, RESERVE FOL-QB-201 (89).

(En bas à gauche) Huguet architecte in. et del.

(En bas à droite) Thomassin ex.

(En bas au centre) Partie de l’incendie de la Ville de Rennes, vue de la place du Palais. / Dédiée a son Altesse Serenissime Monseigneur / le Comte de Toulouse, Pair et Amiral de France, / Gouverneur / de Bretagne.

(En bas à gauche) Cet affreux événement est arrivé le 22 décembre 1720 et a continué ses progrès jusqu’au 29e du même mois par la destruction de 27 rues, 5 places publiques, une église…

(En bas à droite) … paroissiale, une chapelle, le présidial, l’horloge publique, et plus de 800 maison [sic]

Se vend a Paris chès Bourdon peintre et doreur pont Notre-Dame, aux armes de la peinture

(En bas au centre) Par son très humble et très obéissant Serviteur Huguet le fils architecte. Lorignal de ce dessein est chés son altesse Serenissime

numérisationA-1

Dessin  à partir d'un détail de l'estampe de Thomassin consultable dans les collections de la Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, RESERVE FOL-QB-201 (89).

Comme dans les textes des gazettes, la légende de la gravure de Thomassin donne des informations numériques sur l’ampleur des dégâts. Dans la foule représentée au pied du Parlement, des groupes de personnages actent des épisodes marquants du déroulement de l’incendie, péripéties racontées par François-René Jacquelot, seigneur de Boisrouvray (1680-1735), Greffier en chef des États de Bretagne, en particulier cette scène où des soldats de la Milice bourgeoise et des religieux arrêtent un voleur qui a dérobé un calice dans l’église des Cordeliers.

numérisationE-1

Dessin à partir d'un détail de l'estampe de Thomassin consultable dans les collections de la Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, RESERVE FOL-QB-201 (89).

Archives de Bretagne, recueil d’actes, de chroniques et de documents historiques rares ou inédits, Tome XIII, Journal inédit d’un député de l’ordre de la noblesse aux États de Bretagne pendant la Régence (1717-1724), Rennes, Société des Bibliophiles bretons, 1905, p. 133-139.

« Il ne se passa rien de mémorable dans la province, entre les deux tenues d’Estats d’Ancenis & de Nantes, que l’épouvantable incendie de la ville de Rennes, & le retablissement de plusieurs droits, éteints par la déclaration du roy de 1715.

Le 22 décembre de l’année 1720, le feu prit chez un menuisier, dans la rue Tristin, sur les onze heures du soir ; on ignore de quelle manière, la femme de Cet homme vendoit de la chandelle & avoit dans sa maison une grande quantité de suif, où le feu ayant gagné, Il embrasa si fort toute la maison que cette pauvre misérable, ayant voulu sauver son argent, fut consumée par les flammes.

Les Maisons, dans ce quartier là, estant Construites en bois, toutes jointes les unes aux autres, dans aucun intervalle, & la rue si estroite que le feu se communiqua bientôt & aux maisons voisines & à Celles qui estoient vis-à-vis ; de sorte que dans cette nuit, une moitié de la rue fut entièrement brulée, & toute employée, non point à prevenir le mal en faisant la part au feu ; mais Chacun ne pensa qu’à sauver la meilleure partie de ses meubles, la rue en fut si fort embarrassée que personne ne put s’emploier à esteindre le feu. Il ne se trouva d’ailleur pas un sceau dans la maison de ville. Le Jour qui devoit apporter quelque remède à un si grand mal, ne fit qu’augmenter la confusion & le désordre parce qu’on ne prit aucune mesure necessaire pour le faire cesser.

Le regiment d’Auvergne, qui était en quartier à Rennes, eut ordre de Mr l’Intendant d’aller au secours des bourgeois, mais comme Il y fut confusément & sans discipline, au lieu d’éteindre le feu, Ils ne cherchèrent qu’à le perpetuer & à piller ce qu’il y avait de plus precieux dans les maisons. Les manœuvres & gens de metier, qui estoient en grand nombre dans cette ville, suivirent leur exemple, ce qui acheva de mettre la desolation partout, ceux qui ne volaient pas, etant attirés & tentés par de si grosses sommes pour transporter les meubles des particuliers d’un lieu dans un autre, ce qui arriva à quelques uns jusqu’à trois fois, que tous abandonnèrent l’endroit où etoit le feu, dont Ils ne se souciaient guère, pour satisfaire leur avidité, ce qui fit que dans le jour tout un coté de la rue Tristin & la rue Neuve furent entierement brulés.

La feu après cela se partagea en quatre endroits & fit de si grands progrès que, Les tois jours & les trois nuits suivantes, c’est-à-dire jusqu’au 26, Il mit en cendres Les puits du Mesnie, le grand & le petit bout de la Hue, Les porches qui furent brulés pour avoir voulu épargner la maison du Procureur Morfouace, La Mortrie, la rue St Michel, la Cour de Rennes, une grande partie du Champ Jacquet, la rue des Prones, la Felandrye, une partie de la rue aux Foulons, la rue de la Charbonnerie, de la Cinne, de St François, un coté de la rue St Germain & la Basse Baudrairie, toute la Haute Baudrairie, les deux tiers de la Poissonnerie, partie de la rue du Four du Chapitre, Les deux tiers de la rue de la Nonnerie, l’église de St Sauveur, qui venait d’être achevée, & le gros horloge, qui était un des plus beaux morceaux qu’il y eut en France. Il est certain qu’il ne fut pas resté une maison de Cette ville infortunée, si des particuliers moins attentifs à leur intérêts & à la crainte de perdre leurs maisons, que ne le furent les principaux magistrats au bien public, n’étaient sortis de cet assoupissement où Il semblait qu’eux & tout le monde etaient ensevelis, depuis que la feu avait commencé.

Car si dès le lundy matin, voyant qu’on n’avoit aucune des choses necessaire pour esteindre le feu, ny aucune esperance de sauver la Ville qu’en sacrifiant quelques maisons, Mr L’Intendant eut ordonné aux officiers de mener eux-mêmes leurs soldats, & autres entrepreneurs de conduire les ouvriers pour abattre, tout autour du lieu où le feu etoit le plus epris, une douzaine de maisons, Il est sur qu’il se fut arreté là, au lieu de laisser, au lieu de laisser les uns & les autres se repandre sans ordre dans toute la Ville & Commettre les dernières abominations.

Elles allèrent si loin qu’on fut obligé à la fin de desarmer les soldats & de les faire Camper sur le mur des Carmes avec une garde des bourgeois d’un coté & de l’autre, pour les empecher de rentrer dans la Ville.

Mais il n’en etoit plus temps, puisqu’on assure qu’eux-mêmes avaient mis le feu dans plusieurs quartiers, où Il n’estoit point, afin de faire durer plus longtemps le pillage.

Il ne fut fait nulle recherche, au contraire, un mois après, quand Ils s’en allèrent, Ils eurent la liberté de charger plusieurs Charettes sans qu’on se mit en peine de les fouiller & Ils enrichirent la Ville d’Angers des dépouilles de notre malheureuse Ville.

Il n’y eut qu’un seul soldat de puni, qui laissa tomber la patenne d’un calice qu’il avoit dérobé aux Cordeliers.

Tout le menu peuple & les ouvriers, dont cette ville estoit remplie, ne furent pas plus scrupuleux que les soldats ; Ils ne se donnèrent aucun souci d’éteindre le feu. Ils se partagèrent les uns à voler, Les autres à exiger des sommes exorbitantes, pour le transport des meubles.

Il fallut donc avoir recours aux gens de la Campagne pour sauver le reste de la Ville. Mr de Masne & le Comte de Guer ( ?) en amenerent de leurs terres un assez grand nombre pour arreter le feu à la Trinité où la maison du premier touchait.

Mr de Cintré sauva de la sorte sa maison & empecha par là le feu de gagner l’Eglise St Pierre.

Mr de Nétumières, en sauvant la sienne, garantit tout le plus costé du champ Jacquet.

Mr Fournier, avec une troupe de Comediens, preserva sa maison qui estoit toute de bois & en même temps tout un Costé de la Basse Baudrairie.

MMs Les Presidents de Cucé & de Robien arretèrent l’effet du feu dans la rue aux Foulons, où leurs maisons etoient situées.

Mr Dubois de la Motte, dans la rue du Four du Chapitre, quoique l’Intendant logeât dans sa maison où il ne s’était donné aucun mouvement pour la preserver.

La quantité du fumier que l’on porta dans les portes aux Foulons & St Michel empecherent le feu de penetrer hors ville.

Le Palais se garantit par sa hauteur & par la quantité d’eau qu’on transporta dans les plombs, avec laquelle on éteignait la flamme, dès que la vent l’y portait.

La maison du commandant, nommée hotel de Brissac, fut preservée, sans aucun secours, au milieu des flammes.

Le triste détail, qui fut envoyé à la Cour de cette affreuse incendie, parut d’abord la toucher infiniment. Le Roy donna aux pauvres incendiés – Mr Le Comte de Toulouse 30 000 # & le Marechal d’Estré 6000 #. Les Ministres, par ordre de Mr Le Duc d’Orléans, écrivirent dans tous les diocèses pour engager MMs Les Evêques & Curés à faire une queste. Toutes les sommes n’apportèrent qu’un faible soulagement, soit que le nombre des malheureux fut trop grand, soit que cet argent fut mal distribué, comme Il arrive presque toujours dans ces fortes occasions, où la faveur decide de la repartition & où la veritable misère n’est jamais soulagée.

La Cour promit de grands secours & beaucoup de facilités pour contribuer au prompt retablissement de cette capitale, & afin d’engager les habitants à ne point sortir de la ville, elle exempta de la Capitation pendant 4 ans tous ceux qui avoient été incendiés & qui y demeureroient. Il est vray que le présent fut mediocre, puisque l’Intendant eut ordre de reporter cette somme sur tous les autres contribuables de la Province.

Le Roy vendit une partie de ses forêts aux conditions à l’acquéreur de donner le pied de bois cube à dix sols rendu dans la ville de Rennes.

L’on fit faire une procès verbal, par des députés choisis dans tous les ordres, de la situation & de la grandeur des maisons que chacun avoit perdues, en attendant que l’on put former un plan pour rebatir une nouvelle ville & préparer Les matériaux, on permit aux habitants de se construire des baraques dans les places publiques, comme sur la Lisse, sur les douves & autres lieux, ce qui fut bientôt connaitre le pillage immense que les ouvriers avoient fait dans l’incendie, puisqu’il n’y en eu presque pas, même de ceux qui avoient peine à subsister avant le feu, qui n’entreprit de se bâtir une baraque à deux ou trois étages, malgré la chereté & le grand prix des matériaux, de sorte qu’au bout d’un an Il y en eut autant qu’il y avait eu de maisons brulées ; ce qui a mis un grand obstacle au retablissement de la ville ; chacun s’estant logé selon son estat & sa commodité & y ayant employé tout son argent, Il ne s’embarrassa plus que la ville fut rebatie ; si bien que, depuis trois ans, on n’a encore vu personne entreprendre nu commencer aucun batiment.

Il est vray que les constetations qui s’elevèrent entre le Sieur Robelain ingenieur que la Roy nomma pour dresser un plan de la nouvelle ville & MMrs de la Communauté ne contribuerent pas peu à l’éloignement que chacun avoit de batir.

Cet ingenieur n’envisagea, dans l’emploi qui lui était confié, que faire une prompte & grosse fortune, & que se rendre maitre de toutes les graces pour en tirer de l’argent.

Il ne s’embarrasse point que la Ville fut rebatie, pourvu que son emploi subsistât & qu’il put disposer des deniers publics, pour s’en approprier une partie.

Pour cela Il forma le plan le plus chimerique dont on ait ouy parler. Il trouva le secret de la faire approuver à la Cour, malgré les oppositions & les plaintes de la Maison de Ville.

Rien de plus beau que le plan dans la spéculation, de larges & longues rues, quantité de places publiques, un quai superbe des deux costés de la rivière, dont on changeait le lit ; un édifice pour le présidial, qui repondait à la munificence de Celui du Palais, auquel une même rue, d’une longueur prodigieuse, aboutissait. Mais, pour l’execution d’un projet si magique, Il fallait a abattre ce qui restoit des plus beaux hotels de cette malheureuse ville, comme ceux de Cucé, de Robien & de Lezonnet, prendre la plus grande partie du terrain d’une Communauté religieuse, batir des rues entières qui n’avoient point été incendiées & faire perdre plus d’une moitié du terrain à tous les particuliers qui avaient brulé leur maison. d’ailleurs nul égard à la situation où elles estoient placées, à moins de financer. Celui qui, supposé, avait vingt pieds de face dans la place du [ ?] on lui en remplaçoit dix dans la Basse Baudrairei & dix autres à trois rues au-delà ; a quelque autre on ne donnait que deux pieds de face sur la rue & l’on en donnait trente dans l’enfoncement, ce qui ne pouvait faire qu’une allée très étroite, & mettait tout le monde hors d’état de bâtir, & afin de ne donner aucune esperance de reformer ce plan extraordinaire, Il fit fixer l’alignement de toutes les rues & s’en fit adjuger le decombrement, sous un nom emprunté, pour la somme de 40 000#, ce qui ne lui en cousta pas dix, parce chaque particulier sur lequel ces rues passaient, fut contraint pour avoir des matériaux, de faire décombrer à ses frais, on espérait que la gloire du Roy & l’utilité de la Province estant interessées au retablissement de la Ville, qu’ils l’autoriseraient, aux Estats, à luy donner les moyens de se retablir, mais ni l’un ni l’autre n’arriva. »



[1] En 1690, pour célébrer le retour du parlement, les élèves de physique du collège des Jésuites de Rennes ont soutenu solennellement une thèse de philosophie dite Thèse du roi devant le parlement de Rennes, présidée par le père Provost, sur un théâtre élevé dans la salle des Pas Perdus du palais de justice. Selon l'usage, le programme de cette solennité a été rédigé sous forme d'un grand imprimé dédié à la Cour, orné au haut d'une gravure allégorique éditée par Étienne Gantrel, morceau qui représente Louis XIV, dont la traîne est portée par un page, est reçu devant le parlement de Rennes avec le Dauphin et le duc d’Orléans. Un angelot tenant les armes de Rennes surmontées d’une couronne comtale introduit la ville qui se prosterne et trois femmes – la Justice, l’Équité et la Noblesse, avec derrière la Bretagne qui tient les armes de la province. À l’arrière, un couple accompagné de serviteurs comparait devant un juge. L’essentiel de la gravure a été attribué à Jean Langlois, à l’exception de l’architecture qui serait le travail de Pierre Lepautre (1652-1716). La gravure représente avec une grande fidélité la façade du parlement de Rennes, achevée en 1655. Le choix de Pierre Lepautre, fils aîné du célèbre graveur d’ornements Jean Lepautre (1618-1682), n’est pas pour surprendre, car il excellait dans la gravure d’architecture ; Jules Hardouin-Mansart (1646-1708), surintendant des Bâtiments, créa pour lui la place de dessinateur et graveur des Bâtiments du roi. La gravure a été réutilisée en 1691 pour la thèse de philosophie d’André Brunel soutenue également au collège des Jésuites de Rennes. Source : Paris, BNF, EST., AA 5 Gantrel ; Bibliographie : Meyer (V.) Pour la plus grande gloire du roi Louis XIV en thèses, Catalogue des Thèses dédiées à Louis XIV, Versailles,Centre de recherche du Château de Versailles, Rennes, PUR, p. 408-409.

LaurentNel

Carte postale de la série Rennes historique éditée par Henri Laurent.


[2]Mercure de France, août 1724, p. 1784-1785.

[3] Herluison (H.), Actes d’état-civil d’artistes français peintres, graveurs, architectes, etc., extraits des registres de l’hôtel-de-ville de Paris détruits dans l’incendie du 24 mai 1871, Genève, Slatkine reprints, 1972, p. 127-128.

[4] Fontenai (Abbé de), Dictionnaire des artistes, ou notice historique et raisonnée des architectes, peintres, graveurs, sculpteurs, musiciens, acteurs & danseurs; imprimeurs, horlogers & méchaniciens, Tome 2, Paris, chez Vincent imprimeur-libraire, 1776, p. 625-626.

[5] L’une des plus anciennes poésies hébraïques - accessible dans le livre des Juges, 9, 6-15 de la Bible - dite fable de Yotam, met déjà en scène des arbres : les arbres nobles et bienfaisants refusent la royauté, le buisson d’épines inutile et dangereux l’accepte. Mais il en sortira un feu qui dévorera ceux qui l’ont fait roi.

Un mal pour un bien

Le témoignage de François-René Jacquelot a été écrit après la présentation en août 1721 des plans élaborés par Isaac Robelin en vue de la reconstruction et avant l’éviction de l’ingénieur en novembre 1724. Dans la même période, en 1722, Piganiol de La Force (1673-1753) accorde une place importante à la description de l’incendie dans sa nouvelle notice sur Rennes pour la réédition de la Nouvelle description de la France, portrait inspiré des grandes lignes du Mercure et de La Clef, qui va être copié par de nombreux auteurs, en particulier des géographes, comme Antoine Augustin Bruzen de la Martinière (1662-1746) dans son Grand Dictionnaire Géographique et Critique, ou Nicolas Lenglet Du Fresnoy (1674-1755), dont la Méthode pour étudier la Géographie est publiée pour la première fois en 1736.

Piganiol de La Force (Jean-Aymar), Nouvelle description de la France, dans laquelle on voit le gouvernement général de ce royaume, celui de chaque province en particulier ; et la description des villes, maisons royales, châteaux, & monumens les plus remarquables, avec la distance des lieux pour la commodité des voyageurs, tome 5, contenant la Saintonge, l’Angoumois, le Pays d’Aunis, le Poitou, la Bretagne, la Normandie, le Havre de Grace, le Maine & le Perche, seconde édition corrigée et augmentée considérablement, Paris, F. Delaulne, 1722, p. 213-217.

« Rennes. Cette ville, appellée par les Latins Condate, Civitas Redonum Redone, est sur la Vilaine, dans laquelle vient ici se perdre la petite riviere de Lisle. Elle est ancienne, & la Capitale de toute la Province.

C’est le siège d’un Evêque & d’un Parlement qui la rend fort peuplée, & une des plus considérables de tout le Royaume. La Vilaine est navigable jusqu’à Redon & la mer, par le moyen des écluses qui ont été construites ; ce qui sert à porter à Rennes le vin, le bois, l’ardoise, & la pierre à bâtir. Marbodus qui vivoit dans l’onzième siècle, & qui fut Evêque de Rennes,

dit une description satirique de cette Ville, qui n’étoit guères propre à lui attirer l’estime & l’amitié de ses Diocésains. La voici :

Ubs Redonis, Spoliata bonis, viduata colonis ;

Plena dolis, odiosa polis, sine lumine solis ;

In tenebris vacat illecebris, gaudetque latebris ;

Desidiam putat egregiam, spernitque sophiam.

Causidicos perfalsidicos absolvit iniquos ;

Veridicos & pacificos condemnat amicos.

Nemo quidem scit habere sidem nutritus ibidem.

Le sçavant Benedictin* [* D. Beaugendre] qui a donné depuis peu une Edition des Œuvres de Marbodus, conjecture qu’il avoit composé ces vers avant qu’il fût Evêque de Rennes, mais une satire si peu charitable & si cruelle devoit sans doute prévenir les esprits contre lui, & donner des impressions difficiles à effacer.

La ville de Rennes est divisée en deux parties par la Vilaine. L’Histoire rapporte que le comte de Richemont étant à Rennes examina mes fortifications de cette ville, qu’il trouva trop petite & les Fauxbourgs trop grands. Il proposa au Duc Jean son frere d’augmenter l’enceinte des murs. Le Duc s’en raporta au Comte, & ce dernier trouva les habitans si bien intentionnez à exécuter son plan, qu’en huit mois il y eut de très-beaux fossez faits, qui furent ensuite fortifiez de tours, de murs, & de bons remparts tels que l’on les voit aujourd’hui. L’Eglise de Saint Pierre qui est la Cathédrale, & ses hautes tours, est ce qui se présente aux premiers regards. La grande place est environnée de maisons, & renferme le Palais où le Parlement tient ses séances. Il consiste en une grande cour bordée de galeries & de boutiques de Marchands, & en quatre gros pavillons. Le grand escalier qui est à l’entrée de ce magnifique bâtiment est estimé. La maison où s’assemble le Présidial est dans le grand marché de la Ville, que l’on appelle le Champ Jaquet. C’est un ancien bâtiment qui servoit autrefois de Palais aux Gouverneurs. Une tour qui étoit anciennement un Temple de fausses Divinitez, sert à présent à soutenir l’horloge de la ville, dont la cloche a six pieds de haut, huit de large & huit pouces d’épaisseur. Elle est fenduë & sciée dans toute sa hauteur, ce qui l’empêche de faire en sonnant, le bruit qu’elle feroit sans cela. C’est dans la place appellée la grande Cohue, que se font les executions des criminels. La place de la Pompe a pris son nom d’une fontaine qui est au milieu, & est environnée de maisons soutenuës d’arcades, qui font un coup d’œil agréable. Les rues de Rennes sont toujours mal propres, parce qu’elles sont étroites & les maisons fort hautes, qui empêchent le soleil de les sécher ; ainsi Marbodus avoit raison de dire que cette Ville étoit fine lumine folis. On passe la Vilaine sur trois ponts, dont le plus beau s’appelle le Pont-neuf, & communique la Ville haute à la basse. Le Collège des Jesuites est dans cette derniere. C’est une trés-belle maison qui fut fondée par la ville l’an 1603. Leur Eglise est à l’Italienne, & un édifice digne de la curiosité des Voyageurs. On tient que les Fauxbourgs de Rennes sont encore plus grands que la Ville.

Cette ville a été désolée par un incendie d’une vivacité, & d’une rapidité surprenante.

La nuit du 22. Décembre 1720. un Menuisier yvre ayant mis le feu dans sa boutique au milieu de la ruë Tristin, les flammes eurent bientôt gagné toutes les maisons voisines, & en peu de tems les deux côtez de la ruë Tristin, & de la ruë neuve ne firent plus qu’un arcade de feu. La construction des maisons, qui n’étoient bâties que de bois contribua infiniment à augmenter la violence du feu. Il gagna la charpente de l’horloge qui tomba le 23. à deux heures après minuit avec un bruit extraordinaire. Ce feu continua jusqu’au vingt-neuf, & consuma à ce qu’on dit huit cens cinquante maisons dans l’étenduë d’environ 21600. toises quarrées. L’incendie de ce grand nombre de maisons n’est pas encore la perte la plus considérable, mais la perte des meubles, de l’argent comptant, & des titres d’une bonne partie des familles de la Province qui étoient chez les Juges, Avocats, Procureurs, & Notaires, a jetté tout le monde dans la consternation. Jamais on n’a pû dire avec tant de raison

Urbs Redonis, spoliata bonis, viduata colonis.

La cour a envoyé trente-quatre mille livres, & M. le Comte de Toulouse Gouverneur de la Province vingt mille livres, pour secourir les pauvres incendiez. »


Bruzen La Martinière (A.), Le Grand Dictionnaire Géographique et Critique, Tome 7, La Haye, chez Pierre Gosse & Pierre de Hondt, Amsterdam, chez Herm. Uitwerf & Franç. Changuion, Rotterdam, chez Jean Daniel Beman, 1737, p. 59

« […] De nos jours cette ville a été désolée par un incendie d’une vivacité & d’une rapidité surprenantes. La nuit du 22. Décembre 1720, un menuisier yvre ayant mis le fau dans sa boutique au milieu de la Rue Tristin, les flammes eurent bien-tôt gagné toutes les maisons voisines, & en peu de tems les deux côtez de la Rue Tristin & de la Rue-Neuve ne firent plus qu’une arcade de feu. La construction des maisons qui n’étoient bâties que de bois contribua infiniment à augmenter la violence du feu. Il gagna la charpente de l’Horloge, qui tomba le 23. à deux heures après minuit avec un bruit extraordinaire. Ce feu continua jusqu’au 29. & consuma, à ce qu’on dit, huit cent cinquante maisons, dans l’étendue d’environ 21 600. toises quarrées. L’incendie de ce grand nombre de maisons ne fut pas la perte la plus considérable ; la perte des meubles, de l’argent comptent & des Titres d’une bonne partie des Familles de la Province qui étoinet chez les Juges, Avocats, Procureurs & Notaires, jetta tout le monde dans la consternation. Jamais on n’a pu dire avec tant de raison : Urbs Redonis, Spoliata bonis, viduata colonis. […]»


Lenglet Du Fresnoy (N.), Méthode pour étudier la géographie, 4ème édition, tome 5, Paris, N.-M. Tilliard, 1768, p. 255-256.

« L’Evêché de Rennes a pour capitale Rennes, située sur la Villaine, qui l’est aussi de toute la Province ; & le siège du Parlement, & d’un Présidial. Cette ville a été désolée par un incendie d’une vivacité & d’une rapidité surprenante, la nuit du 22 décembre 1720. Un Menuisier ivre ayant mis le feu dans sa boutique, au milieu de la rue Tristin, les flammes eurent bientôt gagné toutes les maisons voisines ; & en peu de temps les deux côtés de la rue Tristin & de la rue Neuve, ne firent plus qu’une arcade de feu. La construction des maisons, qui n’étoient bâties que de bois, contribua infiniment à augmenter la violence du feu. Il gagna la charpente de l’horloge qui tomba le 23, à deux heures après minuit, avec un bruit extraordinaire. Le feu continua jusqu’au 29, & consuma environ huit cens cinquante maisons. Cet incendie qui consuma les meubles, l’argent comptant, & les titres d’une bonne partie des familles de la Province, qui étoient chez les Juges, Avocats, Procureurs & Notaires, jetta tout le monde dans la consternation. Mais cette ville a été rétablie depuis avec beaucoup plus d’élégance qu’elle n’avoit. Dans la grande place est une statue équestre de Louis XIV, & dans une autre est celle de Louis XV. »

Lenglet Du Fresnoy précise dans sa version que la « ville a été rétablie depuis avec beaucoup plus d’élégance qu’elle n’avoit ». Pour terrible qu’il soit, l’incendie de 1720 apparaît ici comme l’auxiliaire de l’embellissement, une occasion de modernisation et de transformation de la cité. Dès le début des années 1730, l’attention ne se porte plus seulement sur le déroulement du drame, mais sur le projet de reconstruction. Rennes devient l’archétype urbain à suivre. D’ailleurs, c’est en 1738 que Huguet fait graver parPhilippe-Nicolas Milcent[1] ses dessins de l’Élévation de la nouvelle place du Palais de Rennes et l’Élévation perspective de l’Hôtel-de-Ville de Rennes, afin de promouvoir le dynamisme de la ville en pleine mutation et certainement aussi pour valoriser son travail d’ingénieur de la réédification de la ville[2].

Le Mercure de France, juin 1738, p. 1165-1167

« Le sieur de Milcent, Ingénieur du Roy et de la Marine, demeurant ruë de l’Université, Fauxbourg S. Germain, à Paris, grave actuellement deux Morceaux très-considérable, qu’il donnera au Public dans le cours de cette années ; l’un représente la Cérémonie qui a été observée à Rennes en Bretagne, lors de la position de la Statue Equestre du fau Roy Louis XIV, et toute la Fête de cette Dédicace, dans la nouvelle Place du Palais de cette Ville, le tout en Perspective, et d’une Architecture très-noble, composée par M. Gabriel, premier Architecte de Sa Majesté, et Ingénieur en Chef du Rétablissement de cette Capitale de Bretagne, et environ trois ou quatre mille Figures.

L’autre Morceau, qui lui sert de Parallele, est aussi du Dessein de M. Gabriel, représentant le Bâtiment neuf du nouveau Présidial, celui de l’Hôtel de Ville, de même décoration, avec la nouvelle Tour de l’Horloge, au milieu de ces deux Bâtimens, qui forment un des côtés de la Place neuve, ce Morceau est aussi en Perspective, très-correct et orné de quantité de Figures.

Les Desseins Originaux sont de M. Huguet, Architecte et l’un des Ingénieur de la Réédification de cette Ville, depuis son Incendie arrivé la nuit du 19 au 20 décembre 1720. sont d’une grande correction et d’une composition élégante pour l’expression et les graces ; ils sont à l’Encre de la Chine et colorés dans toutes leurs parties. L’Auteur prit la liberté de la dédier à feu M. le Comte de Toulouze, à qui il avoit eû l’honneur de présenter le premier Original, le 10 mars 1734 et qui eut la bonté d’accepter cette Dédicace, par sa Lettre de Ramboüillet du 11 Août 1737. de même que M. le Duc de Penthievre, son Fils, par la sienne du 28. Février 1738. Comme ces deux ouvrages sont d’un travail immense, et que m. Milcent est un très-habile homme, l’Auteur, qui n’a dautres vuës que de faire plaisir au Public, a tout lieu d’esperer qu’ils ne lui seront pas désagréables, non-plus qu’aux Connoisseurs et aux Amateurs des Beaux-Arts. »


Les gravures de Milcent sont consultables dans les collections en partage de Musée de Bretagne à Rennes

Élévation perspective de l'Hôtel-de-Ville de Rennes, inv. 956.0002.146

Élévation perspective de la nouvelle place du Palais de Rennes, inv. 949.1718 ; la composition de cette estampe sert de modèle à la Vue perspective de la nouvelle Place du Palais de Rennes. N°107, publiée en 1790, consultable dans les collections de la Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, LI-72 (4)-FOL

Huguet a également exécuté un dessin à la mine de plomb, à l'encre et à l'aquarelle de la Construction de la Place du Palais, dessin aujourd'hui conservé au Musée des Beaux-Arts de Rennes inv. 1910.42.4. Il n'a été reproduit qu'au début du 20ème siècle par Théophile Jean Marie Busnel (Pontorson, 19 juillet 1843 - Saint-Servan, le 11 septembre 1918). La lithographie de Busnel est consultable dans les collections en partage du Musée de Bretagne.

Théophile Busnel a aussi reproduit une aquarelle que Huguet a exécuté en 1738, titrée Vue du Jardin de Monseigneur le Premier Président du côté de Midy, inv. 949.1394, qui montre le nouveau port sur la Vilaine où arrivent les matériaux pour la reconstruction et la promenade du Mail créé en 1675 par le duc de Chaulnes " une fort belle et longue allée avec deux contre-allées en beaux ormes" comme le stipule Louis Desjobert dans ses Notes d'un voyage en Bretagne effectué en 1780 (Vannes, Lafolye frères, 1910, p. 10-12). 

Les projets d’embellissements, qui se multiplient dans le Royaume au début du 18ème siècle, prenaient en compte les aspects esthétiques développés aux siècles précédents et l’amélioration de l’hygiène d’un tissu urbain resserré et surpeuplé. Pourtant, les projets de percées monumentales, de dégagement de quais et d’alignement des rues étroites et tortueuses, étaient très souvent inachevés et sans cohérence. Détruire l’existant restait difficile à cause du poids des intérêts particuliers, du coût des opérations et du droit d’expropriation encore balbutiant. Seule une destruction accidentelle, comme un incendie, permettait de transformer les tracés viaires et les découpages parcellaires. En 1749, Voltaire lui-même regrettait qu’un incendie n’ait pas frappé Paris comme Londres en 1666[3] pour avoir la possibilité d’entreprendre une modification radicale de la ville où « le centre de la ville, obscur, resserré, hideux, représente le temps de la plus honteuse barbarie »[4]. Ainsi, dans les textes publiés plusieurs mois après les faits, l’incendie de Rennes est perçu à la fois comme une catastrophe humaine, financière mais aussi comme une occasion offerte d’embellissement. Dans ses Mémoires écrits entre 1740 et 1750, Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675- 1755), abandonne le mot « incendie » pour celui d’« embrasement », qui bien que synonyme, marque une distance à la fois spatiale et temporelle avec l’événement, permettant à l’auteur d’éviter toute description trop longue de la catastrophe et d’insister en une phrase sur le succès du projet de reconstruction de la ville[5].

Saint-Simon (L. de Rouvroy), Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la Régence, Tome 18, Paris,L. Hachette, 1856-1858, p. 130.

« On n’a jamais su par quel accident l’embrasement d’une maison d’artisan embrasa toute la ville de Rennes ; le malheur fut complet pour la vie et les biens. La ville a été rebâtie depuis beaucoup mieux qu’elle ne l’étoit auparavant, et avec bien plus d’ordre et de commodités publiques. Il se trouva parmi l’ancien pavé des cailloux précieux par leurs couleurs et leur vivacité et variété, dont on fit beaucoup de tabatières de différentes formes, qui égalèrent presque les plus belles de ces sortes de beaux cailloux ».

Jacques Henri Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) confirme dans sa lettre du 4 janvier 1768 l’importance de l’incendie de 1720 dans la perception positive dont bénéficie la triste ville de Rennes à partir du milieu du 18ème siècle, rappelant que la ville « a quelque magnificence, qu’elle doit à son malheur ».

Œuvres complètes de Jacques-Henri-Bernardin de Saint-Pierre, Volume 1, mises en ordre et précédées de la vie de l'auteur par Aimé-Martin (L.), Paris, Méquignon-Marvis, 1818, p. 5-6.

« Lettre I

De Lorient, le 4 janvier 1768.

Je viens d’arriver à Lorient après avoir éprouvé un froid excessif. Tout était glacé depuis Paris jusqu’à dix lieues au-delà de Rennes. Cette ville, qui fut incendiée en 1720, a quelque magnificence, qu’elle doit à son malheur. On y remarque plusieurs bâtiments neufs, deux places assez belles, la statue de Louis XV, et sur-tout celle de Louis XIV. L’interieur du Parlement est assez bien décoré, mais, ce me semble, avec trop d’uniformité. Ce sont par-tout des lambris peints en blanc, relevés de moulures dorées. Ce goût règne dans la plupart des églises et des grands édifices. D’ailleurs, Rennes m’a paru triste. Elle est au confluent de la Vilaine et de l’Ille, deux petites rivières qui n’ont point de cours. Ses faubourgs sont formés de petites maisons assez sales, ses rues mal pavées. Les gens du peuple s’habillent d’une grosse étoffe brune, ce qui leur donne un air pauvre. »

À la fin du siècle, le géographe J.-M. Mahias affirme également que c’est depuis l’incendie que « cette commune a été embellie ». D’ailleurs, l’incendie est le seul événement historique abordé dans sa notice sur la ville de Rennes.

Mahias (J.-M.), Géographie moderne de la France, par le cours des fleuves et des rivières, ou Méthode facile pour en apprendre en peu de tems la nouvelle division, précédée d'un traité abrégé des sphères de Ptolémée et de Copernic, avec la description de l'ancienne Gaule, et un précis rapide de l'histoire des Gaulois et des Francs, tome 2, Paris, Impr. de Le Becq, 1798, p. 107.

« Rennes, au confluent de l’Ille et de la Vilaine. Cette commune est ancienne et considérable. Elle éprouva en 1720 un incendie qui consuma 850 maisons. Depuis cet accident cette commune a été embellie : les rues sont bien percées et les maisons bâties de pierres ou de briques. On y fabrique des chapeaux, de la toile ; des couvertures de laine ».

Plus d’un siècle après le drame et les débuts de la reconstruction, l’incendie apparaît toujours à la fois comme terrible et comme à l’origine de la beauté de la ville. En 1858, Auguste Moutié (1812-1886)[6], rédacteur de guides d’excursions archéologiques et historiques le long de chemin de fer[7], rappelle les heureux résultats de la catastrophe, tout en soulignant, comme Bernardin de Saint-Pierre, l’impression de tristesse que dégage la ville. Bernardin de Saint-Pierre, qui a eu ce sentiment à cause de la monotonie répétitive des décors rennais, était un contemporain de l’architecte Pierre Patte (1723-1814), un des théoriciens de l’embellissement de villes, qui craignait la symétrie employée de manière trop systématique. Dans ses textes, Patte incite les architectes à varier leurs effets, ainsi pour lui « Il n'est pas nécessaire, pour la beauté d'une ville, qu'elle soit percée avec la froide symétrie des villes du Japon et de la Chine et que ce soit toujours un assemblage de maisons disposées bien régulièrement dans des carrés ou des parallélogrammes. […] Il convient surtout d'éviter la monotonie et la trop grande uniformité dans la distribution totale de son plan, mais d'affecter au contraire de la variété et du contraste dans les formes afin que tous les quartiers ne se ressemblent pas. Le voyageur ne doit pas tout embrasser d'un coup d'œil mais il faut qu'il soit continuellement attiré par du nouveau, du varié, de l'agréable, qui excite, pique et réveille sans cesse sa curiosité »[8].

Moutié (A.), De Paris à Rennes et à Alençon, itinéraire descriptif et historique, Collection des Guides-Joanne, Paris, Librairie L. Hachette et Cie, deuxième édition revue et corrigée [1872], p. 218.

« Un terrible incendie, allumé, dit-on, par le régiment d’Auvergne, consuma une grande partie de la ville de Rennes en 1720. Huit cent maisons, devenues la proie des flammes, ne laissèrent aucun vestige de leur existence et beaucoup d’autres furent endommagées. L’incendie dura depuis le 22 décembre jusqu’au 29 du même mois. Ce grand désastre, irréparable pour la génération qui en fut la victime, produisit d’heureux résultats pour les générations suivantes. La ville détruite se releva sur un plan régulier. On traça des rues larges et mieux alignées et l’on vit s’élever des maisons, dont la construction joignit l’élégance à la solidité. Enfin, des ruines immenses de chétives maisons, sortit une ville neuve qui peut prendre rang parmi les plus belles de France. Cependant, malgré ses larges rues, ce quartier neuf n’est pas plus gai que les vieux quartiers avec lesquels il s’entremêle et se confond sur certains points. L’élévation des façades, qui ont toutes au moins trois étages, sans compter les entre-sols et les mansardes, la couleur sombre du grès ou du granit dont elles sont construites, surtout le silence et le peu d’activité que l’on y remarque, contribuent à lui donner un air d’indicible tristesse. Ajoutez que toutes ces maisons offrent entre elles la plus uniforme symétrie, à un tel point qu’il suffit d’avoir visité un seul logement pour avoir une idée exacte de tous les autres.»

En 1938, le journaliste et écrivain Louis Albert Florian Isidore Le Roy (Pléneuf, 16 mai 1901-Paris, 9 mars 1959)[9], dit Florian Le Roy, même s’il n’exprime pas de goût pour l’art de l’architecture du 18ème siècle, semble bien inspirer par l’héritage écrit de ce siècle. Dans son petit ouvrage sur l’histoire du Parlement de Bretagne, il semble presque clamer : « D’un mal sort toujours un bien. Le Rennes vermoulu ne formait plus, sur le cinquième de sa superficie, qu’un amas de boue et d’ardoises, d’où montait l’âcre relent de la suie détrempée. Huit cent cinquante maisons à bas. On en profita pour faire de l’urbanisme, dans une cité à laquelle, depuis l’évêque Marbode, le soleil refusait ses rayons. L’ingénieur Robelin dressa deux plans qui furent approuvés au Conseil du Roi, et la ville de Rennes n’apparaîtra plus que comme les anaglyphes de ces épures du XVIIIe, une ville au double-décimètre et au rapporteur, une ville au tire-ligne et au compas. »[10]


[1] Philippe-Nicolas Milcent est un dessinateur et un graveur peu connu. Dans le Mercure de France il estqualifié d’ingénieur du roi pour la marine. La gazerre cite plusieurs vues de Paris, une vue de la Place Royale de Bordeaux, deux vues de Malte en plus des deux vues de Rennes (Mercure de France, novembre 1734, p. 2482 ; mars 1736, p. 530-531 ; janvier 1737, p. 123 ; juin 1738, p. 1165 ; juin 1739, p. 1367).

[2] Pour plus de renseignements sur l’œuvre de Jean François Huguet lire Kazerouni (G.), Arribard (T.), Jean-François Huguet (1679-1749) Dessinateur et architecte rennais, Rennes, musée des Beaux-Arts, 4 juin-28 août 2016, 177p.

[3]« Quand Londres fut consumée par les flammes, l’Europe disait : Londres ne sera rebâtie de vingt ans, et encore verra-t-on son désastre dans les réparations de ses ruines. Elle fut rebâtie en deux ans, et le fut avec magnificence. Quoi ! ne sera-ce jamais qu’à la dernière extrémité que nous ferons quelque chose de grand ? Si la moitié de Paris était brûlée, nous la rebâtirions superbe et commode ; et nous ne voulons pas lui donner aujourd’hui, à mille fois moins de frais, les commodités et la magnificence dont elle a besoin. », in « Des embellissements de Paris (1749) », in Œuvres complètes de Voltaire, Tome 24, Paris, L. Hachette,1876-1900, p. 186.

[4]« Des embellissements de Paris (1749) », in Œuvres complètes de Voltaire, Tome 24, Paris, L. Hachette,1876-1900, p. 181.

[5]Comme le stipule le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle dans sa définition : « Embrasement, Incendie. Embrasement peint les effets d’un grand feu ; on le considère comme vaste, total, funeste, ou comme un fait actuel que l’on voit tel qu’il est sous les yeux. Incendie est explicatif et descriptif : on dit la cause, le commencement, les progrès, la durée d’un incendie. On se rappelle les incendies dont on a été témoin, on les raconte ; on déplore les embrasements comme on déplore les pestes les inondations, les éruptions de volcans », in Larousse (P.), Grand dictionnaire universel du XIXe siècle : français, historique, géographique, mythologique, bibliographique, tome 7, Paris, Administration du grand Dictionnaire universel, 1866-1867, p. 422.

[6] Auguste Moutié (Paris, 14 avril 1812 - ), secrétaire de la Société archéologique de Rambouillet, correspondant du Ministère de l’instruction publique pour les travaux historiques depuis 1843, de la Société des Antiquaires de France, de la Société des Sciences morales ; Lettres et Arts de Seine-et-Oise, de la Société Archéologique de l’Orléanais.

[7] Au fur et à mesure du développement des voies ferrées, des itinéraires leur étaient consacrés : Itinéraire descriptif de Paris à Cherbourg ; Itinéraire descriptif de Paris à Rennes et à Alençon, etc. Puis, lorsque le réseau fut assez complet pour couvrir la France entière, Adolphe Joanne (1813-1881) commença, en 1861, la publication de son Itinéraire général de la France, scindé d’après les divisions des grandes compagnies : deux volumes pour le P.-L.-M. (Paris-Lyon-Marseille), deux pour l’Ouest, un pour l’Orléans, un pour le Midi et les Pyrénées, un pour le Nord, un pour l’Est et les Ardennes.

[8]Patte (P.), Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV, précédés d'un tableau du progrès des arts & des sciences sous ce règne, Paris, Desaint et Saillant, 1767, p. 222.

[9] Florian Le Roy a été secrétaire-trésorier de l'Académie de Bretagne et membre de l'Institut celte de Bretagne. Il a longtemps vécu à Rennes : en 1928 au 24 place des Lices ; en 1931 au 144 rue d’Antrain et en 1940, au 23 quai d’Ille-et-Rance.

[10] Le Roy (F.), Le Palais du parlement à Rennes, Rennes, éditions de Bretagne, 1938, p. 32.

L’ART DE METTRE EN VALEUR LA VILLE

Nommé directeur des travaux de reconstruction de la ville, l’ingénieur Isaac Robelin travaille d’avril 1721 jusqu’en août 1722 sur un plan pour la reconstruction de la ville. Même si ce plan répond aux règles de l’art et du génie de l’époque, qu’il annonce une ville belle et commode, la Communauté de ville n’a de cesse de le critiquer car au lieu de permettre seulement le rétablissement de la partie incendiée, Robelin prévoyait un projet d’embellissement sur l’ensemble de la ville intra-muros. En 1724, son remplaçant, l’architecte Jacques Gabriel (1667-1742), calme les ardeurs des Rennais en focalisant son travail sur la ville Haute « le premier & principal objet & le centre de l’affection des Habitans »[1], sans pour autant abandonner l’ensemble du plan de Robelin qui finira par être exécuté au 19ème siècle.


[1] Musée de Bretagne, Numéro d'inventaire : 2012.0000.747 Mémoire de la communauté de la ville de Rennes Contenant les observations sur le sdifferents Projets & Plans representez à l’Assemblée de l’Hôtel de Ville le 11. Aoust 1722. & deposez en consequence de l’Ordonnance de Monsieur de Brou Intendant en Bretagne du 4. Du même mois, 11 p.

Le plan Robelin

Dans le plan projeté par Robelin, il est clair que la régularité imposée témoigne d’une volonté de contrôler le territoire. Cette impression est accentuée par les règles de dessin et les procédés de représentation du plan géométral. L’ingénieur respecte les instructions d’exécution des cartes et plans destinés à être présentés à la Cour, règles prescrites dans des ouvrages publiés depuis la fin du 17ème siècle[1]. Ces publications expliquent les techniques et méthodes pour mettre les cartes et les plans en couleur[2]. La mise en couleur du dessin, dit lavage[3], ajoute une valeur sémantique au plan de Rennes. Dans les traités, le lavage jaune concerne les ouvrages à réaliser et le rouge est utilisé pour ceux qui sont achevés. Pour matérialiser un projet de canal ou de route sur une carte, le trait doit être de couleur rouge et l'ouvrage ne pas être lavé. Les chemins doivent apparaître de couleur de terre alors que les rues restent blanches. Les matériaux de construction influent sur la couleur des objets représentés : les ponts en pierre sont rouges et les ponts en bois sont couleur de terre ; les rivières, étangs et marais sont indigo, outremer ou terre selon la quantité d'eau. Les lignes ponctuées de noir ou de rouge marquent des ouvrages de terre ou de maçonnerie détruits. Au vu de toutes ses règles, la lecture du plan de Robelin n’est donc pas libre de toute interprétation[4].

Gautier (H.), L'art de laver, ou Nouvelle manière de peindre sur le papier suivant le Coloris des Desseins qu’on envoie à la Cour, Ouvrage nouveau, necessaire aux ingenieurs & fort utille à ceux qui se servent de couleurs, Brusselle, chez François Foppens, [1687] 1708, X-120 p. 63-71.

« On ne doit jamais entreprendre de laver un Plan, à moins qu’on ne sache parfaitement distinguer toutes ses parties. A l’égard des fortifications, une étude d’un ou de deux mois suffit, non seulement pour les savoir connaître, mais encore pour les savoir décrire sur le papier. Après qu’on en aura une connoissance exacte, il faudra faire une juste distinction du dessein : savoir si ce que vous voulez laver est à projeter, ou bien si ce sont des ouvrages déjà accomplis. Si les ouvrages que vous voulez laver sont projetez, il faudra les ombrer avec de l’ancre de la Chine, & ensuite avec du jaune tous indifféremment. Les ouvrages tous lavez de jaune de cette manière marquent que l’ouvrage est à faire ; & ainsi on se souviendra de ce que je viens de dire exactement pour ne pacher pas contre l’ordre qu’on garde dans les desseins qu’on envoie en Cour, qui ne sont point commencez. […] Si les fortifications sont finies, on observera de laver de rouge tous les endroits, où il y a des murailles ; & c’est du Carmin dont on se servira, de Laque fine au defaut du Carmin.

Les parapets de terre, ou de Gason, seront marquez par de l’ancre de Chine.

Le Terre-plain sera distingué du parapet par une touche d’ancre de la Chine moins forte que celle du Parapet, qu’on peut faire assez obscure ; il y en a qui font le Terre-plain, & le chemin couvert de terre d’ombre assez claire, la renforçant du côté du glacis, si c’est sur le chemin couvert qu’on la passe, ou bien par tout également, si c’est sur le terre-plein, fort clair.

Plus l’ouvrage dessiné sur le Plan aprochera de sa perfection, plus aussi il faudra lui donner une couleur qui approche le plus de celles des ouvrages parfaits.

Le dedans des ouvrages de dehors seront lavez de l’ancre de la Chine, ou bien de terre d’ombre fine.
Si le glacis n’est point déterminé par une largeur, on se contentera de le laver de jaune, s’il n’est point fini, ou bien de l’ancre de la Chine du côté des angles rentrans, ou saillans, qu’on formera par une touche qui se perdra du côté du glacis, plus elle s’éloignera de l’angle qu’il forme. Il faut donc tirer pour cet effet, s’il est necessaire, une petite ligne du sommet de l’angle qui se perdra dans la campagne, & qui sera ombrée d’un côté seulement. Cette ligne sera à peu près de la longueur de la largueur du Flanc ordinaire de la Place, c’est-à-dire de 15. ou 20. toises.

Le Fossé sera marqué de terre d’ombre, qui prendra son jour vers le milieu du fossé, ou bien d’un côté seulement, qu’on affectera que le jour viendra ; mais si on suppose que le fossé soit rempli d’eau on l’ombrera avec de l’indigo bien ménagé & fini, ou bien avec des cendres bleuës, extremement finies vers le milieu, l’un & l’autre renforcé du côté de la Contrescarpe & de la muraille, soit qu’on travaille dans les fossez des dehors, ou autrement.

Les Ponts, s’ils sont en pierre, on les lavera de rouge ; & s’ils sont de bois, de terre d’ombre. Enfin tous les ouvrages de bois, comme les Palissades, Chandeliers, Fraises, &c. de même lavez avec de la couleur de terre d’ombre.

Le dedans de la Place que les ruës, les contenus des maisons & les jardins occupent, seront lavez differemment.

Les rües seront laissées toutes blanches.

Les contenus des maisons seront lavez d’un rouge extremement clair, comme est celui du Carmin qu’on affoiblira beaucoup avec de l’eau ; […] les allées des Jardins, qu’on finira des deux côtez & les compertimens comme nous avons dit de terre verte unie & très-clairs, & qui paroître très-peu. […]

Les séparations ces champs seront marquées par des lignes droites & égales qui signifieront les sillons du Laboureur. Les sillons du champ voisin seront marquez autrement, & leur separation sera lavée tantôt toute rouge obscure finie, dans un champ seulement, & tantôt toute verte, ou jaune, avec couleur de terre d’ombre fini aussi, &c. évitant de na point laver s’il se peut deux ou trois champs de suite d’une même couleur. Dans ces sortes de Lavis on emploie de toutes sortes de couleurs qui ternissent le plus. Les Plantes des arbres, s’il le faut marquer, seront figurées par des O, ou par des gros points noirs. Si l’on fait élever les arbres, le Plan an paroîtra plus beau. […]

Les Rivieres qui tarissent seront marquées avec de la terre d’ombre, & celles où il y a toûjours de l’eau seront lavées d’Indigot fini, ou d’Outremer.

Les Marais, les Etangs & les Mers seront lavées de même que les rivieres. »

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Dessins d’après le plan Robelin conservé au Musée de Bretagne à Rennes, numéro d'inventaire : 988.0036.1

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[1]Le premier traité de référence qui a influencé durablement la pratique de la cartographie est L'art de laver ou nouvelle manière de peindre sur le papier suivant les coloris des dessins qu'on envoie à la cour d'Henri Gautier (1660-1737publié en 1687) [Gautier (H.), L'art de laver, ou Nouvelle manière de peindre sur le papier suivant le Coloris des Desseins qu’on envoie à la Cour, Ouvrage nouveau, necessaire aux ingenieurs & fort utille à ceux qui se servent de couleurs, Brusselle, chez François Foppens, 1708, X-120 p. ] suivi, en 1697, de L'art de dessiner proprement les plans, profils... En 1716, le mathématicien Jacques Ozanam publie le traité Méthode de lever les plans et les cartes de terre et de mer qui conseille de respecter les conseils d'Henri Gautier.

[2]Il convient pour « laver » un plan, c'est à dire le mettre en couleur, de lire les minutes relevées sur le terrain, et de les transcrire en couleur. Dans un premier temps, il faut tracer les contours, puis ajouter la couleur. Les ouvrages à réaliser et les ouvrages finis ont des codes couleurs différents. Les auteurs des traités expliquent comment préparer les couleurs et pour quel usage elles doivent être employées : ils préconisent des couleurs cohérentes avec celles observables dans la nature. Ils conseillent également de s’inspirer du travail des artistes qui ont mené une réflexion sur les représentations d’éléments du paysage comme les arbres et sur le choix des couleurs pour les représenter. L'art de laver est apparenté à l'art de la peinture de paysage, il peut être perfectionné en copiant les grands peintres.

[3]Une teinte est une couleur aussi liquide que l'eau, dont le corps est transparent et non opaque, de manière à ce qu’elle n’empêche pas de voir les traits. Un plan et un profil est dit « laver » parce que les couleurs sont si liquides qu’il semble qu’effectivement le papier est lavé à l’eau. De là vient le mot lavis, pour signifier l'emploi des couleurs dans l'architecture militaire et civile. Les plans, les profils, les élévations et les façades sont nommés en général dessins.

[4] Les représentants de la ville se sont d’ailleurs plaints du manque d’explications de la part de Robelin : « il est donc indispensable d’éclairer parfaitement l’esprit de la Communauté & les Habitans, de leur donner une connaissance si exacte du dessein, de son utilité, & de toutes ses consequences, que les difficultés dissipés, & les suites prevuës », in Mémoire de la communauté de la ville de Rennes Contenant les observations sur les differents Projets & Plans representez à l’Assemblée de l’Hôtel de Ville le 11. Aoust 1722. & deposez en consequence de l’Ordonnance de Monsieur de Brou Intendant en Bretagne du 4. Du même mois, 11 p.

Le plan Forestier

Les grandes règle du dessin sont également respectées dans le Plan de la Ville de Rennes en 1726 Levé par F. Forestier après l’incendie arrivée [sic] le 22 xbre 1720 sur lequel ont ésté formé les projets tant du Sr Robelin Directeur des Fortifications de cette Province et signé de luy, que du Sr Gabriel Controleur General des Batiments du Roy dedié a Nosseigneurs des Etats de Bretagne par leur très humble serviteurs Forestier architecte et Robinet Graveur. Par contre les exemplaires lavés de ce plan, comme celui conservé à la Bibliothèque Nationale de France[1], ne répondent pas vraiment aux mêmes instructions que le plan Robelin. Ce plan de 1726, dit plan Forestier, a certainement été imprimé dans le cadre de l’inauguration de la statue de Louis XIV car il met particulièrement en valeur le palais du Parlement et la statue sur son socle. Gravé par Jean Robinet (vers 1705- ?), il était vendu chez Guillaume Jan François Vatar (Rennes, 24 septembre 1696 - 23 août 1766), imprimeur du Roy et du Parlement. Il est d’une grande richesse documentaire car il ne présente pas seulement Rennes en 1726, mais incorpore quatre grandes phases de l’histoire architecturale de la ville en conciliant les relevés que François Forestier a fait, le projet de Robelin approuvé par le Conseil du Roi le 29 avril 1725 et les modifications apportées par l’architecte Jacques Gabriel. Il montre la partie détruite de la cité telle qu’elle était avant l’incendie dans le cartouche en haut à droite ; les parties non détruites, notamment dans le quartier de la Cathédrale et au sud de la Vilaine ; les îlots en court de reconstruction ou déjà exécutés ; enfin les projets projetés sur le long terme comme la canalisation de la Vilaine, les alignements des vieux îlots dans la ville Haute et la création d‘un quartier en damier dans la ville Basse. Le cartouche du Plan des anciennes Ruës de la partie incendiée présente les mêmes limites que le « Plan de l'Incendie de la Ville de Rennes ou sont marquer les Plans et les Toisez des Emplacements ou estoient les Maisons incendiées de chaque Particuliers », dit plan terrier de l’incendie de la ville de Rennes, tracé par Robelin en 1722 et conservé au Musée de Bretagne[2].


numérisationH-1

Dessin de la ville et de la partie incendiée de Rennes d'après le plan Forestier conservé à la Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE C-15136

numérisationC1-1

«Plan de la ville de Rennes levé par F. Forestier, après l'incendie arrivée (sic) le 22 Xbre 1720, sur lequel ont été formé (sic) les projets tant du Sr Robelin, Directeur des fortifications de cette province et signés de Luy que du Sieur Gabriel contrôleur général des bâtiments du Roy, dédié à nos seigneurs des Etats de Bretagne par leurs très humbles serviteurs Forestier architecte et Robinet graveur »


Les prescriptions des traités de lavage et de dessin des villes, leur influence sur le corps des ingénieurs ont profondément transformé le regard porté sur l’espace habité. L’uniformisation des codes graphiques, la rationalisation et l’abstraction des couleurs en fonction de l’état d’avancement des projets et du statut des éléments, la position de surplomb qui assure une absence de déformation des mesures évacuent le point de vue subjectif et sensible de l’auteur et empêchent tout ce qui nuit à la description objective.


[1]Bibliothèque Nationale de France, département Cartes et plans, GE C-1439.

[2] Musée de Bretagne, Plan terrier de l’incendie de la ville de Rennes, numéro d’inventaire 919.0023.6.

Mémoire et beauté

Dans les années 1750, les travaux de rétablissement n’étaient pas encore finis, d’ailleurs l’ingénieur-géographe Étienne Mignot de Montigny (1714-1782) remarque dans son compte rendu de voyage que les abords de la place du Palais ne sont pas terminés, et ce, malgré l’érection de la statue équestre de Louis XIV en 1726. Comme un certain nombre de ces contemporains, pour expliquer l’apparence de Rennes, il se limite à décrire la partie reconstruite et surtout le Palais du Parlement. Ce monument reste un reflet du pouvoir mais il tend à devenir, sous l’influence des récits de voyage qui se multiplient, un objet de mémoire, un point de repère temporel autant que spatial, dont Rennes, en plein changement, a besoin pour fabriquer son histoire.

Bourde de La Rogerie (H.), « Les Voyageurs en Bretagne. Le Voyage de Mignot de Montigny en Bretagne en 1752 », in Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, 1928, p. 293-294.

« RENNES Cette ville riche et peuplée est une des plus jolies capitales que nous ayons dans nos provinces. Ses nouveaux quartiers, bien percés, bien bâtis, sont embellis par deux grandes places dont les façades régulières sont presque entièrement achevées. Ces places servent d’entrée à trois grands édifices d’architecture moderne noblement et simplement ornés. Le plus considérable est le Palais dont la façade occupe un des côtés de la grande place. Au-dedans quatre grands corps de bâtiments enferment une cour carrée entourée de portiques à l’italienne. Le dessus de ces portiques forme, au premier étage, quatre grandes galeries qui se communiquent et qui distribuent aux Chambres du Parlement, toutes ornées de fort bon goût et dont quelques-unes ont des plafonds peints par Jouvenet. Les autres bâtiments qui donnent sur la place sont d’une architecture peu différente de celle de la place Vendôme, mais il en reste tout un côté à décorer. Au milieu de la place est une figure équestre de Louis XIV en bronze dont le piédestal est embelli par des bas-reliefs de même métal. Les façades du Présidial et de l’Hôtel de ville décorent la petite place de Rennes. Ces deux édifices accompagnent en forme de pavillon un grand corps rentrant d’architecture dont le milieu doit être occupé par le beau monument de marbre et de bronze que la province veut ériger au Roi et qu’elle fait faire par le Sr Lemoine. »

Cette importance de la présence et de la mise en valeur des anciens monuments rennais dans le projet de reconstruction de la ville se retrouve dans les écrits de Pierre Patte. En 1765, à l’occasion du concours organisé pour l’emplacement et la disposition de la place Louis XV à Paris, il publie l’ouvrage Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV. Après avoir consacré cinq chapitres aux places royales élevées en province, dont celles de Rennes, et dix-sept chapitres sur les projets parisien de Germain Boffrand (1667-1754), Giovanni Niccolò Geronimo Servandoni (1695-1766), Ange Jacques Gabriel (1698-1782) et Jacques Germain Soufflot (1713-1780), Patte se lance dans une réflexion personnelle sur les embellissements : « je ne répèterai point, avec tant d’autres, qu’il serait nécessaire d’abattre tout Paris pour le reconstruire, si l’on voulait en faire une belle ville : je pense au contraire qu’il faudrait conserver tout ce qui est digne de l’être, ainsi que tous les quartiers et les édifices qui forment déjà des embellissements particuliers, afin de les lier, avec art, à un embellissement total »[1].

Après sa description de la statue de Louis XIV sur la place située devant le palais du Parlement, Patte s’intéresse longuement à la statue de Louis XV, placée dans la niche des nouveaux présidial et hôtel-de-ville, ou plus exactement au rez-de-chaussée de la nouvelle tour de l’horloge qui vient compensée la perte importante qu’a constitué la disparition du Gros Horloge, qui était jusqu’à sa destruction le monument emblématique et distinctif de la cité rennaise au côté du palais du Parlement[2]. Son absence s’est vite fait ressentir comme le fait comprendre cette épitaphe :

« Car dans ma grandeur, superbe en mon espèce

Je me vis admirer de l’un et l’autre sexe

Et chaque jour au son de mon pesant marteau

Tout marchait devant moi pas à pas au tombeau

Et ne cédant qu’à peine à la force majeure

J’ai sans cesse frappé jusqu’à ma dernière heure

Voyant ma ville en feu il me fallait la suivre

En la voyant périr je ne puis lui survivre

Et comme je servais une Cité chrétienne

Toujours sur ma conduite ayant réglé la sienne

Ville dont je faisais l’ornement le plus beau

Dieu permit qu’un lieu saint me servit de tombeau »[3]

La Communauté tenait particulièrement au rétablissement de l’horloge de la ville. Il avait été très vite décidé qu’elle serait rebâtie sur la Tour Saint-James, mais en 1728, le délabrement de cette dernière obligea à revoir le projet[4]. La construction d’une nouvelle tour de l’horloge, associée aux nouveaux présidial et hôtel-de-ville, permet à l’architecte Jacques Gabriel de faire accepter l’aménagement de la Place Neuve qui avait été pensée par l’ingénieur Robelin. En effet, en 1722, dans sa réflexion sur les terrains de l’incendie, la communauté de ville expliquait que « parmy les différentes Places de la Haute Ville, celle qu’il [Robelin] appelle Neuve, ne paroist pas necessaire, l’agrandissement de la Place voisine du Palais, qui contenoit un Islot entien de maisons, suffit pour la décoration, la place du Champ-Jacquet qui n’est pas éloignée, les Places de St. Sauveur & du Calvaire, qu’on augmente rendent cette Place neuve d’autant plus inutile qu’on n’en voit pas l’avantage sensible pour la Ville »[5].

numérisationD-1

Dessin d'après l'«Élévation de la Place Royale de Rennes Vüe du côté de la Tour de l'Horloge », in Patte (P.), Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV , précédés d'un tableau du progrès des arts & des sciences sous ce règne, Paris, Desaint et Saillant, 1767, planche XXII.

Dans son analyse, Patte ne perçoit pas les deux nouvelles places rennaises comme de simples places royales, mais comme des écrins aux monuments historiques de la cité, points de référence indispensables à la bonne organisation de la nouvelle ville.

Patte (P.), Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV, précédés d'un tableau du progrès des arts & des sciences sous ce règne, Paris, Desaint et Saillant, 1767,

p. 113-114.

« Monument élevé à Louis XIV, à Rennes.

Les Etats des Bretagne chargèrent, en 1685, Coyzevox d’exécuter, pour la ville de Rennes, une statue équestre de Louis XIV en bronze. On ignore les raisons qui suspendirent son exécution et son transport ; maisce qu’il y a de certain, c’est qu’elle ne fut posée sur son piédestal qu’en 1726, onze ans après la mort du Roi. Ce prince y est représenté habillé à la Romaine. Deux des faces du piédestal sont occupées par des bas-reliefs, & les deux autres par des inscriptions.

La première est :

LUDOVICO MAGNO
PIO, FELICI, SEMPER AUGUSTO

ARMORICA
AMPLISSINIS PORTUBUS ORNATA
UTRIUSQUE INDIÆ COMMERCIO DITATA,

ANNO M. DC. LXXXV,

REGNI XLIII,

VOVERAT.

ANNO M. DCC. XXVI, POST OBITUM XI,

VIRTUTUM BENEFICIORUMQUE MEMOR,

COMMUNI OMNIUM ORDINUM PLAUSU

POSUIT.

La seconde :

EQUESTREM HANC STATUAM,

TOTIUS ARMORICÆ IMPENDIO

CONFLATAM ET ORNATAM,

CIVITAS RHEDONENSIS

DE PECUNIA

AD RESARCIENDAS

URBIS NUPER INCENSÆ RUINAS,

SIBI A COMITIIS ATTRIBUTA,

ADVEHENDAM ET COLLOCANDAM

CURAVIT.

Le plan de la place, au milieu de laquelle se trouve ce monument, est un parallélogramme de cinquante-cinq toises de longueur sur quarante de largeur. Un des côtés est occupé par la façade du Palais qui passe pour un des plus beaux édifices de France par l’ordonnance de son architecture, qui est dorique : les trois autres façades ne furent construites qu’après l’incendie de 1720, qui réduisit en cendres la plus grande partie de la ville de Rennes. Elles sont décorées d’un grand ordre ionique élevé sur un soubassement, & ont été exécutées sur les desseins de M. Gabriel, premier architecte du Roi, père de celui qui occupe aujourd’hui cette place. »

p. 143-154.

« Chapitre IV

Monument élevé à Louis XV à Rennes

Article I.

Dans le mois de décembre 1720, un violent incendie réduisit en cendres plus de la moitié des maisons & édifices de rennes, & entre autres une tour fameuse nommée la tour de l’horloge.

A peine les flammes furent éteintes, que les citoyens fondant leur espérances sur la protection de S. M., & sur les secours qu’ils pourroient obtenir des Etats de la Province, résolurent de réédifier une nouvelle Ville sur les ruines de l’ancienne.

Les allignemens des tues & des places, ainsi que la distribution des terreins pour les maisons & édifices de la nouvelle Ville, furent tracés sur le plan levé par M. Robelin, ingénieur du Roi, & chevalier de l’ordre militaire de Saint Louis.

Sa Majesté, informée du zèle des habitans de Rennes pour la reconstruction de leur Ville, nomma feu M. Gabriel, son premier architecte, pour faire des projets qui répondissent à un embellissement si désiré.

A la place des débris, & des ruines de l’ancienne Ville, on vit bientôt s’élever des rues spacieuses, bordées de maisons & d’édifices bien décorés. Nombre de monumens publics l’embellirent, & annoncèrent à la postérité le goût des citoyens, & leur attachement pour la patrie. La grande Place, sur laquelle il ne restoit d’autres édifices que la palais du Parlement du Bretagne, & au milieu de laquelle on voit la statue équestre de Louis XIV, fut décorée d’hôtels superbes, ornés d’un grand ordre ionique élevé sur un soubassement.

M. Gabriel donna en même temps le projet d’une autre place dans le centre de la Ville, dont un des côtés devoit être décoré d’une nouvelle tour de l’horloge, ainsi que de deux pavillons, l’un destiné pour loger le Présidial, l’autre pour l’hôtel-de-ville (pl. XXI.)

Lorsque ce projet fut présenté aux Etats de Bretagne, l’attachement de cette auguste Assemblée pour le Roi, leur fit naître la pensée de saisir cette occasion pour transmettre à la postérité une preuve de leur respect & de leur amour pour sa personne. Ils résolurent donc de faire construire cette tour sur les fonds de la Province, & d’élever, au milieu de son frontispice, un monument à la gloire de Sa Majesté.

Il devoit consister dans une niche au rez-de-chaussée de la tour, de onze pieds quatre pouces de largeur sur vingt-sept pieds de hauteur sous clef, dans laquelle on devoit placer une statut pédestre du Roi sur un piédestal accompagné de différens attributs. La chambranle & les arrière-corps de cette niche devoient être terminés par une corniche, sur laquelle deux Vertus, représentant la Force et la Justice, tenant une couronne de laurier, auroient été assises.

Une inscription, placé dans une table de marbre blanc, au-dessus de ces deux Vertus, décorée de fleurons & de divers ornemens, devoit annoncer les vœux de la Province, par ces mots gravés en lettres d’or, VOVIT ARMORICA.

Enfin, le fronton, qui couronnoit toute cette décoration, devoit porter sur le fond de son tympan les armes du Roi avec le collier de ses ordres, & plusieurs trophées.

Les différens édifices, qui devoient figurer un des côtés de la Place, furent achevés en 1744, tels qu’ils sont représentés pl. XXII. Ils forment, aux extrémités de cette façade, deux grands avant-corps, occupés par l’hôtel-de-ville & le présidial, qui se réunissent à la nouvelle tour de l’horloge, de cent cinquante pieds d’élévation. Le premier étage de cette tour est décoré d’un ordre dorique, dont les colonnes sont accouplées & élevées sur un soubassement : au milieu est une niche qui fut destinée à placer la statue du Roi. Cet ordre est couronné par un fronton : son entablement se raccorde avec les corniches des deux pavillons & des portions circulaires. Au-dessus est un attique en forme de piédestal portant cette tour, qui est ornée d’un ordre corinthien avec des arcades, & qui est couronnée par une campanille avec un petit dôme, surmonté par une aiguille fleurdelisée.

Les maisons des particuliers, qui forment les deux autres côtés de cette Place, étoient aussi élevées & finis dans le même temps. Mais le terrein opposé à celui des trois édifices publics, qui devoit faire le quatrième côté, & être occupé par un hôtel destiné à loger le Gouverneur de la province de Bretagne, est demeuré vague jusqu’à ce jour. A cela près, il ne restoit plus, pour consommer le projet, que de faire exécuter la statue du Roi & le piédestal pour le placer dans la niche.

Les Députés des Etats à la Cour étoient chargés de choisir un habile artiste, pour lui confier l’exécution de la statue pédestre du Roi, & de tous les trophées, attributs & ornemens qui devoient l’accompagner ; lorsque Sa Majesté, dans le cours de ses triomphes, volant des bords de l’Escaut sur les bords du Rhin, & passant par Metz dans le dessein de punir ses ennemis de la témérité qu’ils avoient eue de venir en Alsace pour tenter de forcer les barrières de cette province, fut attaquée, le 8 août 1744, d’une maladie dangereuse, qui le mit aux portes du tombeau. L’attendrissement général, ou plutôt le désespoir de la France à cette nouvelle, sera une époque mémorable dans l’histoire. Nos temples offroient les spectacles les plus touchans ; on y voyoit un peuple innombrable prosterné aux pieds des autels, fondant en larmes, interrompre, par des sanglots, les sacrifices offerts pour demander la conservation de notre Auguste Monarque (a) [(a) Il veint d’être gravé, à l’occasion de cette maladie, une médaille qui doit faire partie de l’histoire métallique du Roi. Sur le revers, on a représenté la France plongée dans la plus profonde douleur, & prosternée au pied d’un autel, avec cette légende, Luctus nullo ævo cognitus]. Lorsqu’ensuite on apprit que Sa Majesté étoit hors de danger, l’ivresse de la joie succéda à cette douloureuse consternation. Jamais on ne vit l’image du bonheur si bien peinte sur tous les visages ; c’étoit le plus beau jour de la Nation. » Le courrier, qui apporta la nouvelle de sa convalescence, fut presque étouffé par la foule du peuple ; on balsoit son cheval, on le menoit en triomphe ; toutes les rues retentissoient de ces cris d’allégresse : Le Roi est guéri (b). « [(b) Histoire de la guerre de 1741, IIe partie, pag. 47.]

Des preuves d’une aussi extrême tendresse pour Louis le Bien-aimé, méritoient d’être éternisées par des monumens publics. Les Etats de Bretagne ayant tenu leur assemblée après cet événement, ils ordonnèrent que le monument qu’ils avoient projetté d’élever précédemment au Roi, auroit pour objet de célébrer sa convalescence & ses victoires, M. Lemoyne, sculpteur de Sa Majesté, & déjà connu par beaucoup d’excellens ouvrages, fut chargé de son exécution.

Cet artiste vint à Rennes, examina les trois édifices publics dont on a parlé ci-dessus : il jugea que le monument dont il s’agissoit ne pouvoit être placé plus avantageusement que dans la niche, & au-devant du rez-de-chaussée de la tour de l’horloge ; qu’il suffisoit d’augmenter la largeur & la hauteur de cette niche de quelques pieds, & de changer son couronnement, ainsi que sa table d’attente, en supprimant les deux Vertus qui étoient déjà sculptées, pour les remplacer par d’autres attributs plus convenables aux circonstances. Son dessein ayant été approuvé, il fut chargé de l’exécution. Ce monument fut achevé & placé dans le courant de l’automne 1754. Il est composé de trois figures, qui concourent à former une action.

La statue du Roi (pl. XX) est placée sur un piédestal de quatorze pieds de hauteur, accompagné de trophées & de drapeaux. Sa Majesté est représentée tenant le bâton de commandement, vêtue à la Romaine, & prête à marcher à de nouvelles conquêtes. La Déesse de la Santé est au côté droit du piédestal, tenant d’une main un serpent qui mange dans une patère qu’elle lui présente de l’autre main : on voit auprès de la Déesse un autel entouré de fruits, symbole des vœux des peuples. De l’autre côté du piédestal est la Bretagne avec les attributs de la guerre & du commerce : la joie, qui succède à ses allarmes, éclate sur son visage. La statue du Roi a onze pieds trois pouces de hauteur, & les deux figures qui l’accompagnent ont dix pieds de proportion ; toutes les trois sont de bronze, ainsi que les ornemens. On lit sur le piédestal l’inscription suivante :

LUDOVICO XV,

REGI CHRISTIANISSIMO,

REDIVIVO ET TRIUMPHANTI,

HOC AMORIS PIGNUS

ET SALUTIS PUBLICÆ MONUMENTUM

COMITIA ARMORICA POSUERE

ANNO M. DCC. LIV.

Les Etats de Bretagne solemnisèrent, par une fête éclatante, la dédicace de ce précieux monument, & annoncèrent, par une inscription, qu’ils accomplissoient, dans le sein de la paix, les vœux qu’ils avoient formés pendant la guerre. Cette inscription, placée en face du monument, contenoit ces mots :

VICTORI VOVERUNT,

PACIFICATORI POSUERE

Ces deux inscriptions ont été composées par M. Duclos, de l’Académie Françoise.

Article II.

Description de la dédicace & de la fête qui a été donnée à cette occasion

Le 9 novembre 1754, M. Lemoyne, conduit par le hérault des Etats, se présenta à leur assemblée, & leur annonça que tout étoit prêt pour la cérémonie de la dédicace : aussitôt ils arrêtèrent de la faire le jour suivant, & d’y assister en corps. Ils envoyèrent en conséquence une députation prier les Commissaires du Roi & Madame la duchesse d’Aiguillon de s’y trouver (a). [(a) Mémoire envoyé par M. Le Bret, Intendant de Rennes] Le 10, les Etats partirent en corps pour se rendre à la Place Royale. Lorsqu’ils furent placés, les commissaires du Roi, ayant M. le duc d’Aiguillon à leur tête, arrivèrent à l’assemblée, suivant le cérémonial qui avoit été réglé. Madame la duchesse d’Aiguillon & les dames invitées étoient aux fenêtres de l’hôtel-de-ville ; la principale bourgeoisie occupoit la maison du présidial, qui est de l’autre côté. Le héraut, revêtu de sa cotte d’armes, monté sur un cheval caparaçonné, & précédé de tymbales & de trompettes, parut au milieu de la place, & fit cette proclamation.

De la part des Etats, Messeigneurs & Messieurs, c’est aujourd’hui que les Etats font la dédicace du Monument qu’ils ont fait ériger comme un gage de leur amour pour le Roi. Vive le Roi !

Tout le monde répondit aux cris du héraut par la même acclamation. A l’instant, M. Lemoyne fit tomber le voile qui jusqu’alors avoit couvert le monument. Les commissaires du Roi s’étant avancés devant la statue de Sa Majesté, le saluèrent par une profonde inclination, selon l’usage. Après qu’ils se furent retirés avec le même cérémonial qui s’étoit observé à leur arrivée, les trois ordres des Etats, marchant chacun dans son rang, firent le même salut. Ils retournèrent ensuite au lieu de leur assemblée, où l’Evêque de Rennes leur annonça que le Roi, pour donner à la Bretagne des marque de sa satisfaction, accordoit deux abbayes dans l’ordre du clergé, deux compagnies de cavalerie, & quatre places de garde-marine dans l’ordre de la noblesse, & des lettres de noblesse à deux membres du tiers-état. Les Etats répondirent par un cri unanime de Vive le Roi. Ils envoyèrent une députation faire des remerciemens à M. le duc d’Aiguillon, ordonnèrent une gratification de cinquante mille livres à M. Lemoyne, & ils se séparèrent.

Jamais l’ordre de la noblesse n’avoit été plus nombreux. Tous les officiers Bretons de terre & de mer, qui n’étoient par arrêtés par leur devoir hors de la province, s’étoient rendus aux Etats avec l’empressement qu’ils ont pour tout ce qui regarde la personne du Roi. La cérémonie de la dédicace, pendant laquelle il y eut des salves continuelles d’artillerie, étant terminée, la milice bourgeoise, qui bordoit la Place & les rues, se mit en bataille, & défila devant le monument. La Place fut ouverte au peuple, qui s’y rendit en foule, & à qui l’on distribua du vin & des vivres en abondance. Les vivres étoient portés de toute part dans des chars ornés de festons & de guirlandes, précédés de tymbales, de trompettes & de cors de chasse, tirés par des chevaux couvets de riches caparaçons.

Ces chars étoient conduits par de jeunes gens galamment vêtus : d’autres jeunes gens, montés sur des échaffauts ornés de pampres & de lauriers, faisoient couler des fontaines de vin sans interruption. Plusieurs troupes de symphonies, placées sur des amphithéâtres ou répandues dans les places & les carrefours, animées elles-mêmes par la joie publique, contribuoient à la redoubler. Le soir, la comédie fut donnée gratis, & toute la ville fut illuminée.

La fête fut terminée par un bal public, que les Etats donnèrent dans l’hôtel-de-ville. La décoration des salles, le goût des habits, la richesse des buffets, offroient le plus beau spectacle. Au milieu d’une foule prodigieuse, on ne voyoit que cette confusion brillante qui naît de la joie, & qui fait un des principaux ornements des grandes fêtes. Chaque rue paroissoit être de même une salle de bal, & par-tout les danses continuèrenet jusqu’au lendemain avec une égale vivacité.

Les Etats, desirant perpétuer la mémoire du sujet de cette fête, avoient ordonné que l’on frappât trois mille médailles, tant en or qu’en argent & en bronze, qui furent distribuées dans l’assemblée. Elles représentent, d’un côté, le buste du Roi vu de profil, avec la légende ordinaire ; & de l’autre, le monument élevé par la ville de Rennes, avec ces mots, LUDOVICO REDIVIVO ET TRIUMPHANTI.

Dans un jour destiné à l’allégresse, les malheureux n’ont pas échappé à l’attention des Etats : ils ont faitrépandre leurs largesses dans les hôpitaux & les prisons de toutes les villes de la Bretagne, qui, d’un concert unanime, ont signalé leur amour pour le Roi par des feux & des illuminations le jour même que la fête s’est donnée dans la capitale de la province. Le même esprit animoit tous les Bretons : & la fête a été également glorieuse pour le Prince & pour les sujets.

Ce monument a coûté à la Province de Bretagne environ cinq cent cinquante mille livres, sans y comprendre les dépenses qui ont été occasionnées par la fête ci-dessus.

Il ne reste plus, pour embellir & perfectionner la Place Royale, que de faire construire, sur le terrein opposé aux bâtimens où est adossée la statue du Roi, un hôtel, dont la décoration extérieure soit en convenance avec celle de ces trois édifices. M. le duc d’Aiguillon, commandant en chef dans la province, & M. le Bret, intendant, ont à ce sujet formé des projets dont l’éxécution aura lieu, lorsque les fonds nécessaires seront assurés. »

Patte propose dans son ouvrage une planche de la statue de Louis XV clairement inspirée par la gravure commandée par les États de Bretagne à Nicolas Gabriel Dupuis (1698-1771)[6] le 20 juin 1751[7].

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Dessin d'après la «Statue de Louis XV à Rennes composée et exécutée en Bronze par M. Lemoine», in Patte (P.), Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV , précédés d'un tableau du progrès des arts & des sciences sous ce règne, Paris, Desaint et Saillant, 1767, planche XX.

À la modification du regard porté sur le monument répond l’attention particulière consacrée à tous les éléments de voirie : la rue devient le dispositif-clé autour duquel va se concentrer une grande partie de la réflexion urbaine. Les deux principaux critères de la belle ville sont résumés dans presque tous les textes sur la ville de Rennes de la seconde moitié du 18ème siècle : il y a ce qui la rend plus monumentale d’un côté, et ce qui la rend plus pratique, ou commode, de l’autre. Ces deux pôles essentiels du beau urbain constituent d’ailleurs les éléments d’analyse favoris des voyageurs, qui comparent les villes entre elles et les placent en position de rivales. L’écrivain suisse, Jakob Heinrich Meister (1744-1826), confirme dans sa comparaison critique de Paris avec Londres qu’une « belle ville est celle où l’on voit le plus grand nombre de bâtiments, de maisons somptueuses, de riche palais »[8], mais qu’une autre cité peut la surpasser en beauté grâce « à la régularité de ses rues, à la multiplicité de ses places, au spectacle plus ou moins animé de l’industrie, de l’aisance, de l’activité du peuple qui l’habite »[9]. Dans ses notes d’un voyage effectué en 1780, Louis Charles Félix Desjobert (Paris, 13 avril 1751-3 août 1822), fils du procureur au Parlement de Paris Charles Desjobert (1711- ?) et grand maître des Eaux et Forêts de la généralité de Soissons, est un de ceux qui inaugure l’habitude comparative dans les textes descriptifs sur Rennes en confrontant l’apparence de l’église des Bénédictins [actuelle église Notre-Dame-en-Saint-Melaine] à celle des églises de Flandres et celle du Parlement de Rennes à celui de Paris.

Desjobert (L.), Notes d'un voyage en Bretagne effectué en 1780, Vannes, Lafolye frères, 1910, p. 10-12

« Mercredi 12 […]

Tout le reste du chemin jusqu’à Rennes était fort mauvais, j’ai été horriblement secoué. Je suis enfin arrivé dans cette ville à 10 heures moins un quart, c’est-à-dire qu’étant parti de Laval à 9 heures ½ du matin, j’ai mis, en poste, plus de 12 heures à faire 18 lieues. S’il y avait beaucoup de journées comme celle-ci dans un voyage, il faut avouer que la peine passerait le plaisir ; je dois encore m’estimer fort heureux de ce qu’il ne m’est arrivé aucun accident. J’ai d’abord, été à Rennes, A l’Ecu, qu’on m’avait dit être la meilleure auberge, comme il n’y avait pas de place, je me suis fait conduire à l’Hôtel d’Artois. Cette auberge est malpropre, mais j’ai été fort content d’y avoir une assez vilaine chambre au second, d’autant que cette auberge est bien située près de la place du Palais.

Jeudi 13. - Sorti à 10 heures ½ avec le garçon d’écurie de l’auberge pour aller voir la ville, promenade de la Motte qui est une grande salle ovale entourée d’arbres en belle situation. La petite Motte est au-dessous, c’est une terrasse en forme de demi lune. L’église des Bénédictins, belle pour le pays, mais au-dessous de l’ordinaire partout ailleurs. Elle passerait, même en Flandre, pour être fort laide. Leur réfectoire est beaucoup mieux, la boiserie en est très belle et d’une noble simplicité, mais la promenade de cette maison qu’on nomme le Thabor est des plus agréables. Dans un fort petit espace, elle réunit tous les avantages d’une promenade plus étendue. On y a de l’air, du couvert, une très belle vue, il y a, surtout, une salle enfoncée, de la forme d’un vaisseau, où, l’hiver, on est à l’abri du vent, et, l’été, de la chaleur du soleil. Jolies petites allées de charmilles où on peut se promener délicieusement avec un livre. Cette promenade est publique pour les hommes, et les habitants de cette ville en profitent beaucoup. Place des Lices où se font les exécutions des criminels, la potence et l’échafaud pour la roue y sont toujours dressés. Le mail, ou autrement le cours est hors de la ville, c’est une fort belle et longue allée avec deux contre-allées en beaux ormes, deux canaux sont aux deux côtés et se réunissent au bout avec la rivière. Je n’ai pu y aller parce qu’il y avait des canons montés sur leurs affûts et une sentinelle qui empêchait d’en approcher. Le port est tout près. Maison d’éducation pour les enfants de gentilshommes peu riches, aux dépens des États.

Les deux tours de l’église de Saint-Pierre, ancienne cathédrale, on l’a abattue parce qu’elle menaçait ruine. L’office de la cathédrale se fait aujourd’hui dans une fort petite et vilaine église qui dépend de l’hôpital Saint-Yves. Eglise des Jésuites la plus belle de Rennes, sans contredit. Au bas de la nef sont des tableaux à des autels de côté, dont l’un représente sainte Anne qui enseigne à lire à la Sainte Vierge et l’autre le martyre de trois Jésuites au Japon. Mur des Carmes, où le bourreau a pour logement une tourelle séparée des autres maisons de la ville. Le pont neuf est fort petit et d’ancienne construction.

Etant revenu diner à 3 heures ½, j’ai vu l’après-midi, les salles du palais qui sont très belles et beaucoup au-dessus de celles de Paris, si ce n’est la grande chambre de Paris, qui est supérieure à celle d’ici, parce qu’elle est plus vaste, mais celle-ci est plus ornée. Les lanternes y sont cependant assez ridicules et ont l’air d’être en sucre.

J’ai examiné toutes les autres : les deux chambres des enquêtes la tournelle civile, celle criminelle, le parquet, la chambre du Conseil, elles sont toutes fort ornées de dorures et de sculptures, mais dans cette dernière il y a des peintures de Jouvenet au plafond, qui sont fort estimées. On y voit surtout une tête qui semble toujours fixer celui qui la regarde, quoiqu’il tourne autour. La place du palais est carrée et assez régulière, les quatre côtés étant bâtis uniformément, excepté, toutefois, la moitié d’un côté, où sont les Cordeliers. C’est dans le réfectoire de ce couvent qui se tiennent les Etats, parce que c’est la plus grande salle de Rennes. Je n’ai pu le voir, parce qu’il est partagé en ce moment en différentes pièces pour loger des troupes. Au milieu de cette place est une statue équestre de Louis XIV, avec des inscriptions qui se trouvent dans la description de la France de Piganiol de la Force. La place royale ou place d’armes n’est séparée de celle du palais que par une petite promenade, on y voit la statue pédestre de Louis XV, au pied de laquelle sont deux figures, aussi au bronze, dont l’une est la Médecine et l’autre la Bretagne. Cette dernière remercie la première de ce qu’elle a rendu la santé au roi, lors de sa maladie de Metz. A côté de cette statue pédestre est l’Hôtel-de-Ville. Sur cette même place royale, on remarque deux salles, celle des repas et du concert, qui est bien éclairée et celle du Conseil, l’escalier en est assez bien, ainsi que le vestibule du rez-de-chaussée. »


[1]Patte (P.), Monuments érigés en France à la gloire de Louis XV, précédés d'un tableau du progrès des arts & des sciences sous ce règne, Paris, Desaint et Saillant, 1767, p. 225.

[2]L’importance du Parlement et du maintien de sa cour de justice est telle pour les Rennais qu’elle étonne l’agronome britannique Arthur Young (1741-1820), de passage à Rennes en septembre 1788 au moment où les Parlementaires, sous le coup de lettres de cachet, ne pouvaient pas entrer dans le palais gardé militairement et devaient se réunir à l’hôtel de Cuillé. Le texte de Young a été publié pour la première fois en 1792 et traduit en français et en allemand en 1793.

Young (A.), Travels in France During the Years 1787, 1788, 1789, 18, London, G. Bell and sons, 1889, p. 124.

« To Rennes the same strange wild mixture of desert and cultivation, half savage, half human. – 31 miles.

SEPT. 2ND. Rennes is well built, and it has two good squares ; that particulary of Louis XV where is his statue. The Parliament being in exile, the house is not to be seen. The Benedictines’ garden, called the Tabour, is worth viewing. But the object at Rennes most remarkable at present is a camp, with a marshal of France (de Stainville), and four regiments of infantry, and two of dragoons, close to the gates. The discontents of the peoplehave been double, first on account of the high pric of bread, and secondly for the banishment of the Parliament. The former cause is natural enough, but why the people should love their Parliament was what I could not understand, since the members, as well as of the States, are all noble, and the distinction between the noblesse and roturiers nowhere stronger, more offensive, or more abominable than in Bretagne ? They assured me, however, that the populace have been blown up to violence by every art of deception, and even by money distributed for that purpose. »

Young (A.), traduit de l’anglais par F.S. avec des notes et observations de M. de Casaux, Voyages en France, pendant les années 1787, 88, 89 et 90, entrepris plus particulièrement pour s'assurer de l'état de l'agriculture, des richesses, des ressources et de la prospérité de cette nation, Tome 1, Paris, Buisson, 1794, p. 268-269.

« En sortant de Hédé, il y a superbe lac, […] De là jusqu’à Rennes le même singulier mélange de déserts et de pays cultivés, moitié humanisés. – Dix lieues.

Le 2. Rennes est bien bâti, il adeux belles places, particulièrement celle de Louis XV, où est sa statue. Le parlement étant exilé, je ne pus voir sa salle. Le jardin des bénédictins, appelé le Tabour, mérite d’être vu. Mais l’objet le plus remarquable à présent, à Rennes, est un camp de quatre régimens d’infanterie et de deux dragons, aux ordres du maréchal de Stainville, près des portes de la ville. Le peuple a deux sujets de mécontentement, d’abord le haut prix du pain, et secondement l’exil du parlement. La première cause me paroît assez naturelle ; mais je ne conçois pas pourquoi le peuple aimeroit le parlement, puisque ses membres, ainsi que ceux des Etats, sont tous nobles, et que la distinction entre la noblesse et la roture n’est nulle part plus marquée, plus offensante et plus abominable qu’en Bretagne. On m’assura cependant qu’on avoit excité la populace à la violence par tous les artifices possibles, et même en distribuant de l’argent. »

[3] Archives Municipales de Rennes BB606 : Registre de Délibération de la Communauté 1721.

[4] Nières (C.), La reconstruction d’une ville au XVIIIe siècle, Paris, C. Klincksieck, 1972, p. 115.

[5] Musée de Bretagne, Numéro d'inventaire : 2012.0000.747 Mémoire de la communauté de la ville de Rennes Contenant les observations sur le sdifferents Projets & Plans representez à l’Assemblée de l’Hôtel de Ville le 11. Aoust 1722. & deposez en consequence de l’Ordonnance de Monsieur de Brou Intendant en Bretagne du 4. Du même mois, 11 p.

[6] « Son style est pur et correct, ses plans sont annoncés franchement, et ses formes en quelque sorte sont modelées. Tous ses ouvrages ont un caractère. […] la figure pédestre de Louis XV, exécutée à Rennes par Lemoine, et la statue équestre que le même a faite pour Bordeaux, sont gravées avec sentiment et correction. Obligeant, loyal, généreux, d’un commerce doux et aimable, il fut chéri de tous ceux qui le connurent », in Biographie universelle, ancienne et moderne, Volume 12, Paris, L. G. Michaud imprimeur du Roi, 1814, p. 316.

[7] « En exécution des ordres de la Commission intermédiaire, adressée à M.r de la Boissière, pour faire les dépenses nécessaires de la gravure du monument de la statue du Roy dont le S.r Lemoyne, sculpteur a actuellement fait le modèle en grand, nous avons entretenu à cet effet le S.r Dupuis graveur, que ledit S.r Lemoyne nous a présenté ; Sur quoy ledit S.r Dupuis nous a fait les représentations suivantes : Qu'il ne pouvoit point se charger de faire ladite gravure à moins de cinq mille cinq cents livres, paiables en quatre paiements égaux, le 1.er en commençant la planche ; le dernier en la livrant, et les deux autres dans l'intervalle en proportion de l'avancement de l'ouvrage ; qu'il ne pouvoit pas s'obliger de livrer ladite planche gravée à sa perfection avant le 1.er septembre de l'an 1752. Que ladite planche ne pourra fournir au plus que mille estampes même avec les réparations qu'il sera indispensable et qu'il s'oblige d'y faire. Que l'impression desdites estampes et les réparations à faire à la planche demanderont près de six mois, en sorte qu'on ne peut pas compter que les mille estampes puissent être fournies avant le mois de février ou de janvier 1753, qu'il sera même nécessaire alors de les garder encore deux ou trois mois pour les bien sécher. Que l'impression desdites estampes coutera soixante-dix livres par cent, sçavoir cinquantes livres pour l'imprimeur et vingt livres pour le papier, desquelles dépenses led. S.r Dupuis ne sera point chargé et qui seront payées au-delà des cinq mille cinq cents livres cy-dessus. Qu'il s'oblige seulement à veiller et donner ses soins pour la perfection de l'impression des.d mille estampes et de les faire tirer devant luy, avec promesse et assurance qu'il n'en sera détourné aucune ; qu'il demande seulement que, suivant l'usage, il luy soit donné deux douzaines et autant au S.r Lemoyne, sculpteur. Qu'après l'impression desdites mille estampes, la planche sera remise et appartiendra aux États, et que si dans leur assemblée de l'année prochaine, ils jugent à propos de la faire retoucher pour en tirer un plus grand nombre d'estampes, il s'en chargera pour le prix de deux mille livres, et à rendre ladite planche dans l'espace de huit mois en état d'en tirer encore mille autres estampes Fait à Paris, le 20 juin 1751 » Signé : Guy, évêque de Tréguier, Quélin, Bayer de la Boissière, Dupuis. In Ramé (A.), « Jean-Baptiste Lemoyne. Pièce relative à l’exécution du monument élevé dans la ville de Rennes au Roi Louis XV par les États de Bretagne 1747-1754 », in Archives de l'art français : recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en France, 1858, p. 111- . Cet article retranscrit également le mémoire écrit par Lemoyne (1704-1778) sur l’exécution et toutes les difficultés de toute nature qu’il a dû surmonter pour parvenir à l’achèvement de son œuvre.

[8]Meister (J.), Souvenirs d’un voyage en Angleterre, Paris, Gattey, 1791, p.27-30.

[9]Meister (J.), Souvenirs d’un voyage en Angleterre, Paris, Gattey, 1791, p.27-30.

Le plan Caze de la Bove

Les deux critères du beau urbain, c’est-à-dire la mise en valeur du monument couplée à la rue alignée et fonctionnelle, se perçoivent assez bien dans le plan de 1782, dit plan Caze de la Bove, - du nom de Gaspard Louis Caze de La Bove (1740-1824) intendant de Bretagne de 1774 à 1784 -, basé sur les levés de Forestier. Il met en évidence, d’un côté le réseau des rues avec une précision nouvelle, et de l’autre les monuments qui sont, en quelque sorte, inventoriés. Les monuments principaux de la ville sont représentés plus sombres que les autres bâtiments et décrits dans le cartouche situé en bas à droite. Les plus importants sont en plan coupé, certains sont en vue de dessus, d’autres simplement pochés en sombre. Un rappel des faits historiques majeurs de la ville de Rennes apparait en bas de la carte et, en haut à droite, le plan de la partie incendiée est placé dans un encart comme sur le plan de 1726. Un autre encart est dédié à la signification des différents codes graphiques utilisés.

numérisationG-1

Dessins (détail et partie incendiée de Rennes) à partir du plan Caze de la la Bove conservé aux archives municipales de Rennes 1 Fi 48.

numérisationC-1

L’exactitude du travail de Forestier est confirmée par César François Cassini de Thury (1714-1784)[1], cité en bas à gauche du plan pour avoir calculé le méridien de Rennes. Cassini était issu d'une illustre famille d'astronomes et de cartographes. Il est surtout connu pour avoir été l’organisateurde l'observatoire de Paris et pour avoir entrepris la réalisation de la carte qui porte son nom sur ordre de Louis XV puis de Louis XVI.

Cassini de Thury, Description géométrique de la France, Paris, Imprimerie de J. Ch. Desaint, 1783,

p. 158

« Description du Méridien de Rennes

p. 160

« J’aurois voulu, pendant le séjour que j’ai fait à Rennes en 1782, pouvoir vérifier la longitude de cette Ville : j’avois porté avec moi tous les instrumens nécessaires pour y faire l’observation du passage de Mercure, dont le mauvais temps nous a privé […] Il a donc fallu me borner à quelques observations des hauteurs méridiennes du Soleil & des Etoiles, & de l’amplitude du Soleil pour vérifier la direction du Méridien ; mes instrumens étoient placés dans une tour fort élevée, où Madame Boucher, propriétaire de la maison, m’avoit procuré toute les commodités que je pouvois désirer : cette tour qui domine sur toute la Ville, a été un des points des triangles que j’ai formé, pour avoir un plan exact de la Ville, dont on connoissoit le détail par des mesures actuelles.

p. 161

En prenant un milieu entre dix observations des hauteurs du Soleil & des Etoiles, j’ai trouvé la latitude de Rennes de 48° 7’ 0’’ un peu plus grande que par les triangles, la direction du Méridien de Rennes à 1’ 15’’ près du résulat des triangles.

p. 162

« Quoique je n’ai trouvé à Rennes personne qui s’occupât de l’Astronomie ; j’ai cependant remarqué qu’il ne manquoit à plusieurs très-instruits dans la théorie, que des instrumens ; les connaissances & les talens de M. le Chevalier de Tremergat [[2]], ont été d’un grand secours à M. l’Abbé Rochon, dans le voyage qu’il a fait au Maroc.

Lorsque l’on aura exécuté tous les projets dont les Etats s’occupent actuellement, on verra bientôt fleurir le commerce dans l’intérieur d’une Province qui en offre tant de moyens ; la ville de Rennes en deviendra le centre au moyen des canaux qui y aboutiront, & dont il sera facile de tracer la direction, dès que l’on aura une description exacte de la Province, elle est déjà fort avancée, les facilités que les Seigneurs, & Recteurs procurent aux Ingénieurs, je dirai plus, la manière dont j’ai été accueilli par les Etats, semblent nous promettre de grands succès dans cette entreprise. »

Outre les monuments et la voirie, le plan Caze de la Bove met en valeur le projet de canalisation de la Vilaine prévu par Robelin et dont Cassini parle dans sa Description géométrique de la France. Le dessin de la Vilaine apparaît comme dans les plans Robelin et Forestier où sont superposés l’état projeté et l’état existant. Le graveur du plan, Antoine François Ollivault (Rennes, 9 janvier 1732 – 14 septembre 1815)[3],est d’ailleurs un spécialiste du sujet pour avoir été l’auteur de cartes de la Vilaine et de la Mayenne (1779). Il devient en 1783 graveur officiel de la commission de navigation intérieure des états de Bretagne, puis en 1785 l’auteur des plans des rivières et canaux projetés en Bretagne.

Le plan Robelin et la plan Forestier montrent une vision idéale de la ville qui se superpose à la ville existante et mal perçue. Par contre, les alentours ruraux n’y apparaissent pas. Le plan Caze de la Bove offre un cadrage élargi, montrant non seulement la ville mais ses faubourgs. Détail important, la ville intra-muros a le même registre de représentation que la ville extra muros. L’enceinte de Rennes très fortement marquée sur le plan de 1726 est ici presque absente. La composition toujours d’ordre géométrique, reste fidèle au plan Forestier, mais la prise en compte des faubourgs conduit à complexifier le registre formel utilisé pour décrire le milieu. Alors qu’en 1726 pratiquement aucun bâtiment n’est représenté hors des murs, en 1782, de nombreux édifices en hors les murs apparaissent de couleur sombre comme les bâtiments remarquables de la cité intra-muros. La représentation de la ville extra-muros semble étroitement liée à la volonté de rationaliser le territoire, mais également à celle d’asseoir le pouvoir de la ville et à montrer sa zone d’influence. Le plan Caze de la Bove donne donc à voir Rennes en liaison étroite avec son environnement géographique. L’analyse fonctionnelle de la ville inscrite dans son environnement spatial contribue aux réflexions sur son avenir urbain, sur son développement ou ses aménagements internes qui ont pour but de l’embellir et de faciliter la vie de ses habitants. Le plan Caze de la Bove va d’ailleurs être reproduit jusqu’en 1813 avec les transformations que connaît le territoire[4]. Son cadrage est repris dans le plan de Lorgevil en 1827.


[1] « Cassiny de Thury Maître des Comptes, Directeur de l’Observatoire Royal, de l’Académie Royale des Sciences de Paris, de cell de Berlin & de la Société Royale de Londres, de l’Institut & de l’Académie des Sciences de Bolognes, &c »., in Cassini de Thury, Description géométrique de la France, Paris, Imprimerie de J. Ch. Desaint, 1783, page de titre.

[2] Louis Anne Pierre Geslin de Tremergat (Bain de Bretagne, 24 décembre 1743 – Londres, septembre 1795), chevalier de l’Ordre Royal de Saint-Louis.

[3] Ollivault est célèbre en raison d’une gravure satirique réalisée en 1765 lors de l’Affaire de Bretagne qui lui valut l’emprisonnement mais lui assura par ailleurs la protection de la noblesse bretonne. Lire Mauger (M .), « Un graveur breton de talent : Antoine François Ollivault (1732-1815) », in Charpiana. Mélanges offerts à ses amis par Jacques Charpy, Rennes, Fédération des Sociétés savantes de Bretagne, 1991, p. 185-197.

[4]À cette date, le projet de canalisation de la Vilaine ne figure plus.

CONCLUSION

Dans le troisième tome de l’Histoire de la France urbaine sur la ville classique, de la Renaissance aux Révolutions, Emmanuel Le Roy Ladurie et Bernard Quilliet ont consacré une des sous-parties du chapitre Baroque et Lumières à la ville de Rennes et lui ont donné le titre évocateur « De l'immobilisme à l'incendie créateur »[1]. Les descriptions, les plans et les images émis suite à la catastrophe montrent que l’incendie de 1720 n’a pas été réduit à sa définition première de calamité et a été très vite perçu comme un événement novateur et indiscutablement lié à la beauté de la ville, donc à sa bonne appréciation. De passage à Rennes en septembre 1788, Arthur Young (1741-1820) trouve que « Rennes est bien bâti » et que ses places sont belles[2]. Pourtant en 1777, la Baronne d’ Oberkirch n’y avait rien vu d’intéressant[3]. La divergence entre les deux descriptions montre qu’à la fin du 18ème siècle la manière d’appréhender la ville tend de nouveau à se transformer.


[1] Duby- G.) dir., Histoire de la France urbaine, La ville classique, de la Renaissance aux Révolutions, Tome 3, Paris, Seuil, 1983, 5 vol. p. 460.

[2]Young (A.), Voyages en France, pendant les années 1787, 88, 89 et 90, entrepris plus particulièrement pour s'assurer de l'état de l'agriculture, des richesses, des ressources et de la prospérité de cette nation, Tome 1, Paris, Buisson, 1794, p. 268.

[3]« 1er juillet. – Nous allâmes diner à Broon, petit village où on nous donna à manger des œufs sous toutes les formes, et de là coucher à Rennes où nous nous dédommageâmes par un excellent souper et un fort bon logement. Nous y restâmes peu cependant, car nous ne trouvâmes guère à voir ni à apprendre dans ce pays perdu », in Comte de Montbrison, Mémoires de la Baronne d’Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la société française : avant 1789, Tome 1, Bruxelles, Meline, Cans et compagnie, 1834, p. 261-262.