Images et représentations

de la ville de Rennes

DESCRIPTIONS, PLANS ET CARTES

La représentation d’une ville dépend de la conception que la société s’en fait, conception attachée à la définition des fonctions urbaines, ainsi que de son image figurée qui dépend en elle-même de l’évolution des arts et de la finalité des œuvres.

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Chmura Sophie, "Images et représentations de la ville de Rennes DESCRIPTIONS, PLANS ET CARTES. Rennes au Moyen-Âge et à la Renaissance: le portrait sensible de la ville", Images, représentations et patrimoine de Rennes, mis en ligne le 15 octobre 2017, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr, consulté le .

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Rennes au Moyen-Âge et à la Renaissance : le portrait sensible de la ville

Durant la période romaine et gallo-romaine les villes se définissent comme les lieux de la civilitas où règnent la culture et l’éducation, lieux auxquels s’oppose la campagne. Au début du Moyen Âge, la société est en majorité rurale : villes, bourgs, villages, châteaux et abbayes, participent à un même univers dominé par l’Église et sont liés par des complémentarités économiques, ainsi que par des valeurs communes. Globalement, les villes s’imposent progressivement dans le paysage seulement aux 12ème et 13ème siècles.

« REDNES »

La première image figurée de Rennes apparaît au 11ème siècle dans une broderie à l’aiguille de fil de laine sur un long support de lin, dite Broderie de la Reine Mathilde ou, plus couramment, Tapisserie de Bayeux [1]. Elle raconte la conquête du trône d’Angleterre par le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant (1027-1087). Des scènes successives complétées par des inscriptions en latin narrent la victoire de Guillaume à Hastings en 1066 et les événements qui la précèdent. Sur le 18ème panneau de l’œuvre, le nom de la ville de Rennes, « Rednes », est brodé au-dessus de l’image d’une motte surmontée d’une enceinte au milieu de laquelle apparaît une tour.

0003-01

Texte de la scène 16

HIC VVILLEM : DVX : ЄT ЄXЄRCITVS : EIVS : VЄNЄRVNT : ADMONTЄ MIChAЄLIS

Ici le Duc Guillaume et son armée arrivent au Mont Michel

0004-1

Texte de la scène 17

ЄT HIC : TRANSIЄRVNT : FLVMЄN : COSNONIS

Et ici ils traversent le fleuve Couesnon

HIC : hAROLD : DVX : TRAhЄBAT : ЄOS : DЄARЄNA

Ici le Duc Harold les tire hors du sable

0002-01

Texte de la scène 18

ЄTVЄNЄRVNT AD DOL : ЄT : CONAN :- FVGA VЄR TIT :- RЄDNЄS

Et ils arrivent à Dol et Conan s'enfuit à Rennes

Texte de la scène 19

hIC MILITЄS VVILLЄLMI : DVCIS : PVGNANT : CONTRA DINANTЄS :-

Ici les soldats de Guillaume se battent contre les Dinannais

Dessins d'après Nodier (C.), Taylor (J.), Cailleux (A. De), Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, Paris, Gide fils, 1820-1878, p. 271-273.


Depuis l’apparition du christianisme au 5ème siècle, les institutions religieuses dominent le territoire et la cité, qui, protégée par ses remparts, est considérée comme la ville de l’évêque. C’est seulement à partir du 10ème siècle, après la restauration de l’enceinte et la construction du château pour contrer les raids normands, que le pouvoir comtale concurrence celui de l’évêque dans la maîtrise du développement urbain. La motte féodale est donc censée représenter la structure urbaine ou castrale de Rennes et symboliser les pouvoirs du comte et de l’évêque. Ici, seul le texte permet de transformer la représentation générique d’une ville en la figuration particulière de la ville de Rennes. Ce schématisme ne peut pas être imputé à des lacunes dans les techniques de figuration romanes, puisque la broderie ne manque pas de détails précis et réalistes. La schématisation découle de la prise en compte de la fonction presque essentiellement politique et militaire que remplit alors Rennes, fonction qui fait de la cité un siège du pouvoir et une forteresse, mais également de l’image extérieure que renvoie la ville. Rennes est alors une ville close, plus ou moins bien protégée par ses murs. Elle est donc perçue comme un espace fermé, entouré de remparts et percé de portes. Ses remparts forment sa limite juridique autant que sa ceinture de protection et contribuent à l’affirmation de la conscience urbaine. Ses portes fortifiées, éléments importants de son architecture, participent, au plan de la représentation, à construire sa réputation de protection et de communication avec ses alentours.

Michel Brand’honneur pense que la motte de Rennes représentée sur la tapisserie est la « tour de Rennes » / « turri Redonensi » mentionnée en 1128, aussi appelée « tour du Comte » / « facta est Redonis in presentia nostra in Turre Comitis » en 1187 [2]. Le château de Rennes n’est pas encore bien connu de nos jours [3]. Il se situait à l’intérieur des remparts construits au Bas-Empire. La tour, édifiée sur une motte comme le précisent des sources du bas Moyen Âge, fut prise, détruite puis reconstruite en 1181. En 1477, elle est appelée « Mote du Viel Chastel » ou « Tour de Rennes » [4]. Le château semble avoir été également composé d’une chapelle construite vers 1100 sur la tour comtale [5], d’une camera et d’une aula [6].

« DE CIVITATE REDONIS »


Outre cette image, un poème de la deuxième moitié du 11ème siècle décrivant Rennes et ses habitants a suscité l’intérêt des éditeurs jusqu’au 18ème siècle [7], ainsi que de nombreux érudits du 19ème siècle [8]. Il s’agit des vers de Marbode (Angers, vers1035 – Saint-Aubin d’Angers, 11 septembre 1123), évêque de Rennes à partir de 1096 jusqu’à sa retraite au monastère Saint-Aubin d’Angers où il meurt en 1123. D’après les recherches de Vincent Paul Marie Casimir Audren de Kerdrel (Lorient, 27 septembre 1815 – Paris, 22 décembre 1899) [9],Marbode aurait écrit ces vers quand il était encore simple clerc ou archidiacre d’Angers, certainement à un moment où le conflit qui opposait la maison d’Anjou à celle de Rennes [10] marquait encore les esprits d’hostilités mutuelles. Parallèlement à sa diatribe sur Rennes, Marbode a écrit des attaques sur le genre humain et parfois même contre ses supérieurs ecclésiastiques. Mais comme la plupart de ses satires et de ses épigrammes, « De civitate Redonis » est avant tout un jeu poétique où les vers sont des artifices oratoires destinés « au plaisir des yeux non moins qu’à celui des oreilles » [11], d’autant plus que ce poème est le seul de son œuvre écrit avec des vers dans lesquels le commencement, le milieu et la fin riment ensemble. Dans son Histoire de Bretagne publiée en 1707, Dom Lobineau (Rennes, 9 octobre 1667 – Saint-Jacut-de-la-mer, 3 juin 1727) signale déjà que « ces vers ne ressemblent pas beaucoup à ceux qui sont incontestablement de Marbodus. La différence peut venir de la contrainte des trois rimes qui se trouvent dans chaque vers » [12].Au 19ème siècle, la traduction de Sigismond Jean Pélage Ropartz (Guingamp, 9 mars 1824 – 18 avril 1878) n’atteint pas la richesse des rimes de Marbode et aggrave la virulence du texte primitif. Au 11ème siècle la représentation et l’imaginaire attachés au duché de Bretagne, et par là même à Rennes, semblent extrêmement négatifs, mais il faut souligner que la grande majorité des textes connus ont été écrits par des personnalités liées à l’Anjou. Contemporain de Marbode, l’évêque de Dol Baudri de Bourgueil(Meung-sur-Loire, vers 1045- ?, 5 janvier 1130), répondait à l’abbesse de Fontevrault, Pétronille de Chemillé (fin 11ème siècle – 1149), qui lui demandait d’écrire la vie du bienheureux fondateur de son abbaye :

« Sarcinam grandem et gravem imbecillitati nostra, domina Petronilla, imposuisti, cum me et multa mundi fluctivagi inquietet procelle, et maxime minoris Britanniæ in qua cum scorpionibus habito, bestialis, geminaque circumvallet ferocitas ».

TRADUCTION : « Vous m’imposez une tâche bien lourde pour ma faiblesse, les tempêtes d’un monde agité me troublent, surtout dans la petite Bretagne, où j’habite avec des scorpions, et où un double rempart de bestialité et de férocité m’environne »[13].

Lors de son épiscopat, Marbode avait écrit un poème élogieux à la comtesse de Bretagne, Ermengarde de Foulque de Réchin, fille du Comte d’Anjou [14]. Au moment où l’instance pour la dissolution du mariage de cette dernière avec Alain Fergent duc de Bretagne allait s’engager, Robert d’Arbriselle (Arbrissel, vers 1047 – Orsan, vers 1117) écrivait à Ermengarde dans un style proche du sermon :

« Inter barbaros homines et incultos moraris, et ut tibi videtur, nullum bonum potes ibi facere. Simonachi sunt doctores, episcopi et abbates et sacerdotes, principes iniqui et raptores, adulteri et incestuosi, populi ignorantes legem Dei. Nullus agit bonum, nullus dicit bonum, omnes contradicunt veritati. Non est veritas, non est misericordia, non est scientia in terra illa. Mendacium et adulterium et homicidium inundaverunt, et sanguis sanguinem tetigit Et interfecta est terra in sanguine, et contaminata est in operibus eorum, et fornicati sunt in adinventionibus suis. Et iratus est furore Dominus in populo suo, et abominatus est hereditatem suam et tradidit eos in manus gentium, id est immundorum spirituum, et dominati sunt eorum qui oderunt eos. »

TRADUCTION « Vous vivez au milieu d'hommes barbares et incultes; et il vous semble que là vous ne pouvez faire aucun bien. Les docteurs, les évêques, les abbés, les prêtres sont simoniaques ; les princes injustes, ravisseurs,
adultères et incestueux ; le peuple ignore la loi de Dieu. Nul ne fait le bien, nul ne parle selon le bien, tous s'élèvent contre la vérité. Il n'y a pas de vérité, il n'y a pas de miséricorde, il n'y a pas de science dans cette contrée. Elle est inondée de mensonges, d'adultères, d'homicides, de parjures, et le sang y touche le sang. La terre est infectée de sang et souillée par leurs œuvres, et ils se sont prostitués à leurs passions. Aussi le Seigneur est entré en fureur contre son peuple et a pris en abomination son héritage ; et il les a livrés entre les mains des nations, c'est-à-dire des esprits immondes ; et ils sont dominés par leurs ennemis.
»
[15].


DE CIVITATE REDONIS

Tiré de Venerabilis Hildeberti, primo cenomanensis episcopi, deinde turonensis archiepiscopi opera tam edita quam inedita. Accesserunt Marbodi redonensis episcopi ipsius Hildeberti supparis opuscula, labore et studio D. Antonii Beaugendre, Parisiis, apud Laurentium Le Conte, 1708, c. 1625-1626.

Urbs Redonis Spoliata bonis, viduata colonis,
Plena dolis, odiosa polis, Sine lumine solis,
in tenebris vacatillecebris gaudetque latebrîs.
Desidiam putat egregiam spernitque sophiam.
Jus atrum vocat omne patrum meritura barathrum.
Causidicos per falsidicos absolvit iniquos,
Veridicos et pacificos condemnat amicos.
Quisque bonus reputatur onus, nequit esse patronus.
Bella ciet nec deficiet quia pessima fiet.
Nemo quidem seit habere fidem, nutritus ibidem.
Quid referam gentemque feram S
ævanique Megæ
ram?
Ruricolis fit ab armicgeis oppressio solis ;
Mors currit quia pr
æ
do furit villasque perurit ;
Ira Dei non obstat ei plen
a
rabiei ;
Qui graditur miser exuitur Pugnisque feritur ;
Pauperibus deest inde cibus, sunt vulnera gibbus.


TRADUCTION donnée par Vincent Audren de Kerdrel en 1857[16] :

LA VILLE DE RENNES

La ville de Rennes dépourvue de biens, vide d’habitants,

Pleine de Ruses, odieuse au monde, privée de soleil,

Se livre dans les ténèbres à la débauche et se complaît dans des tanières.

Elle estime l’oisiveté et méprise la science.

Digne de l’enfer, elle taxe de cruauté toutes les lois de nos pères.

Des avocats menteurs y font absoudre les coquins,

Condamner les amis de la vérité et de la paix.

Tout homme de bien y est réputé à charge aux autres, et l’on n’en veut pas pour patron.

La ville de Rennes allumera des guerres et ne se lassera pas, car elle s’endurcira dans le mal.

Tout homme qu’elle a nourri ignore la bonne foi.

Que dire encore de gente féroce, de cette impitoyable mégère ?

Les gens de guerre n’y emploient leurs armes que contre les paysans,

La mort y court parce que le larron vole et incendie les villages,

La colère de Dieu, si terrible qu’elle soit, n’arrête pas cette cité.

La passant y est dépouillé, frappé à coup de poings.

Aussi le pauvre pour nourriture n’y a que plaies et bosses.


TRADUCTION donnée par Sigismond Ropartz en 1873 [17] :

LA VILLE DE RENNES

La ville des Redons

Que désertent les bons

Est pleine de fripons.

Ville chère à l'enfer,

Où la fraude est dans l'air ;

On n'y voit jamais clair.

Amante de la nuit,

Dans l'ombre elle poursuit

Quelque infâme déduit.

Là, le plus insensé

Du peuple est encensé ;

Le sage est méprisé.

0 damnable cité,

Où le droit est traité

Comme une iniquité.

Des avocats menteurs

Et retors et rhéteurs

Défendent les voleurs

Les hommes droits et vrais,

Amoureux de la paix,

Perdent tous leurs procès.

Là, le bon citoyen

N'est jugé propre à rien :

On le lui montre bien.

Là, toujours des débats,

Des guerres, des combats

Qui ne finissent pas.

Oh ! que voir je voudrais

Ce qu'on ne vit jamais ;

Un honnête Rennais.

En quels traits plus hideux

Te dépeindrais-je mieux,

Mégère aux traits affreux ?

Tes soldats, vrais brigands,

Pillent tes paysans

Et sèment dans leurs champs

La mort et ses horreurs,

Le vol et ses fureurs,

L'incendie et les pleurs,

Brigandage sans frein

Qui brave avec dédain

Le châtiment divin !

L'étranger mal venu

Est bientôt reconnu,

Dépouillé, puis battu.

Aux mendiants, enfin,

Qui périssent de faim,

Les coups servent de pain.


« De civitate Redonis » va avoir une belle postérité et va faire l’objet de nombreux commentaires, et ce, même si les auteurs et les éditeurs émettent parfois quelques réserves sur l’authenticité des vers[18] et avouent avoir hésité à les éditer comme dans ce commentaire de l’édition de Beaugendre datée de 1708 : « Hos versus primo quidem reticere omnino nobis mens fuerat, ne Redonenses indigenas, tot nominibus & virtutibus nunc illustres, læder volaisse videremur ; verum cum illi nobs pluribus in Mss. Occurrerint, in Mss. Scilicet Turonensi & Andegavensi, & in Editione ipsa Redonensi ann. 1524. Vetiti sumus ne temeritatis accusaremur, si illos in nupera etiam Britanniæ Historia relatos, nostra auctoritate, quæ nulla est, ex Operibus Marbodi expungeremus »[19] ou dans cette interrogation de Louis Tiercelin en 1905 (Rennes, 18 septembre 1846 – Paramé, 31 mai 1915): « Faut-il m'excuser de renouveler de si cruelles accusations contre ma ville natale ? »[20].

En 1850, l’imprimeur en lettres, Alphonse Edmond Marteville (Rennes, 20 janvier 1804 – Mierès del Camino, novembre 1867)[21], considère que dans ces vers « tout est sacrifié au mauvais goût littéraire de l'époque, et surtout à ce parti pris de scinder chaque vers en trois césures qui riment entre elles par trois désinences semblables » et en donne une interprétation - plus qu’une traduction - tout aussi virulente que celle de Ropartz :

« Rennes, ville privée de tout homme de bien, désertée par tous les étrangers ; odieuse cité, où la ruse abonde, le soleil lui refuse ses rayons, et tu te complais dans ton obscurité et dans tes ténèbres perpétuelles. Chez toi, la paresse est en honneur et la science est méprisée ! Les usages de leurs pères sont odieux à tes habitants, bien dignes de l'enfer ! L'on ne voit chez toi qu'avocats menteurs qui font triompher les méchants et condamner les gens bienveillants, justes, amis de l'ordre. Aussi, tout honnête homme pèse aux autres, et nul n'en veut pour patron. O ville! tu excites les dissensions, et les dissensions ne te manqueront pas, car de plus en plus tu deviendras méchante. Que dire encore contre ta populationféroce, contre cette véritable Mégère, si ce n'est que quiconque suça ton lait ignore la foi du serment. Au dehors, l'homme de guerre ne s'exerce qu'à l'encontre des cultivateurs. La mort promène partout sa faulx, car les voleurs s'en vont battant le pays et brûlant les villas. Peuple enragé qui ne compte pour rien la colère du Seigneur. Tout passant est chez toi battu et détroussé ; et qui peut donner aux pauvres le pain de l'aumône, quand il n'y a pour tous que plaies et bosses. »[22]

Il perçoit ce poème comme une « pièce qui n'est ni une satire, ni une épigramme, mais plutôt une simple boutade » et d’ajouter « Certes, nous avons bien nommé cette pièce quand nous avons dit que c'était une boutade. Mais, fût- elle vraie pour le fond, il faudrait remercier encore Marbodus de nous l'avoir transmise, car elle est le meilleur éloge qu'on puisse faire du présent.»[23].

Si Marteville parle d’éloge des années 1850, Tiercelin, qui avait publié une anthologie de la poésie bretonne de la seconde moitié du 19ème siècle[24] confirme qu’en cette fin de siècle « Nous ne sommes pas au bout cependant du chapelet des méchancetés débitées contre Rennes et les poètes vraiment ont abusé contre nous de leur droit à l'irritabilité »[25]. Pour appuyer son propos, Tiercelin site les vers de Charles Alexandre et Raoul de la Grasserie :

Charles Émile Alexandre (Morlaix, 23 août 1821 – Charnay-lès-Mâcon, 9 janvier 1890), homme politique et de lettres, secrétaire particulier de Lamartine[26].

Ô terre de l'ennui, morne pays de Rennes,

Où la roule serpente au fond de vastes plaines,

Où le sol affaissé, sans sève et sans sommets,

Perd l'horizon du ciel sous les îlots des forêts ;

Champs aux fossés touffus tout recouverts de chênes,

Dont les troncs émondés n'ont que des branches naines,

vieux arbres mutilés où le vent sans échos

Passe impuissant et mort dans les bois sans rameaux;

Contrée aux flancs taris, monotone nature,

sans souffle, sans oiseaux, sans hymne, sans murmure,

Aux rivières dormant dans les ajoncs épais,

Aux plaines de blé noir, de lande, de genêts,

Aux murs de terre jaune, aux foyers en décombres,

Aux vieilles croix en bois, au bord des chemins sombres,

Aux sentiers s'enfonçant sous les taillis ombreux,

Où les Chouans cachés frappaient sans peur les Bleus ;

Aux paysans trapus vêtus de peaux de chèvre,

Passant d'un air farouche et tout pâles de fièvre ;

Pays mort, sans élan, aux bas et lourds clochers,

Dont les flèches d'ardoise, au sein des verts halliers,

Montant d'un vol pesant, sans essor et sans aile,

Donnent à peine au cœur la pensée éternelle,

Et perdant à demi les fourrés de leurs croix,

Semblent des mâts noyés dans l'océan des bois.


Raoul Guérin de la Grasserie (Rennes, 13 juin 1839 – 12 septembre 1914) docteur en droit, juge au tribunal de Nantes, linguiste

Comment te chanter, ma ville natale !

Dans tes monuments tu n'as rien de beau.

Le soir, un gaz maigre éclaire un tombeau,

Des sombres Bretons terne capitale.

Quand le jour enfin montre son flambeau,

La pluie et le vent te font un ciel sale ;

L'été, ton bourgeois bien vite détale,

Le noble plus loin porte son drapeau.

Tes quais sont étroits, ton canal est jaune,

Une boue épaisse entoure la zone

Où deux piétons seuls marchent à pied sec.

Et si de ta flore on passe à ta faune,

On voit petit homme et fier comme un trône

Et dame pointue aiguisant son bec.

Tercets du second sonnet :

Ta morgue, dit-on, au monde est unique.

Breton à lui-même, ah ! souvent se pique,

Rennais est piqué bien plus que piquant ;

Et comme sa rue est étroit, modique !

Cependant il fait de la politique,

Comme un député, tout en s'en moquant.


C’est également au 19ème siècle qu’Amédée Jaubert publie la traduction de la Récréation de celui qui désire parcourir les horizons - Kitâb Nuzhat al Mushtâq -[27] ou Livre de Roger --kitâb Rudjâr-[28], description du monde datée de 1154 du géographe Ash-Sharîf al-Idrisi[29], ouvrage qui offre la première description des principales villes de l’ouest « Nantes, Rennes, Saint-Michel, Dol, Dinan, Saint-Malo, Saint-Mathieu, (Saint-Brieux ?), Laïounes (Lannion ?), Kirembin (Quimper), Kinberlik (Quimperlé), Faïnes (Vannes), Redon, et Raïs (Le Croisic) »[30]. C’est Arthur Le Moyne de la Borderie (Vitré, 5 octobre 1827- 17 février 1901) qui a fait connaître le texte concernant ces treize villes du « sixième climat » dans son Histoire de Bretagne[31]. Idrisi privilégie dans sa description écrite l’aspect, les ressources et les activités des villes. Rennes bénéficie d’indications positives, mais certainement quelque peu hyperboliques :

« Celui qui veut aller de Nantes à Saint-Michel par terre passe par Rennes, ville considérable, peuplée, abondante en ressources, entourée de fortes murailles, où l’on peut se livrer à des spéculations mercantiles, et où l’on trouve une industrie permanente »[32].

Concernant la population, le texte d’Idrisi recoupe les textes de ses contemporains :

« Les pays que nous venons de décrire se ressemblent entre eux sous le rapport des productions du sol et de l’état de la population. Les maisons y sont contigües, les ressources de toute espèce et les céréales, abondantes ; mais la population y est généralement ignorante, grossière et insouciante. Ces pays étant baignés du côté du couchant par la mer Ténébreuse, il vient continuellement de ce côté des brumes, des pluies, et le ciel est toujours couvert, particulièrement sur le littoral. Les eaux de cette mer sont épaisses et de couleur sombre ; les vagues s’y élèvent d’une manière effrayante ; sa profondeur est considérable ; l’obscurité y règne continuellement ; la navigation y est difficile, les vents impétueux, et, du côté de l’occident, les bornes en sont inconnues »[33].

« POURTRAICT DE LA VILLE DE RENNES »


À l’heure actuelle des connaissances, les chercheurs n’ont pas découvert d’image de la ville de Rennes antérieure au 16ème siècle autre que la broderie de Bayeux. Jusqu’à la fin du Moyen-Âge, les villes se perçoivent verticalement : les cités se signalent dans le paysage par l’élévation de leurs tours, clochers et beffroi. L’image des cités se ramène donc à une composition d’architectures. Cette vision n’a pas été tout à fait modifiée au 16ème siècle où les systèmes de représentation n’ont pas vraiment évolué : alors que la société et les techniques évoluent, que les cités se transforment, l’iconographie des villes semble figée dans une sorte d’immobilisme. Cela s’explique par la permanence du même univers mental qu’aux siècles précédents.

Un dessin peint exécuté en 1543 montre une vue générale de Rennes prise de l’ouest. Cette planche appartient à un manuscrit à peintures datant de 1543, avec une reliure armoriée aux armes de Bretagne, ce qui pourrait indiquer une commande des États de Bretagne. Il s’agit d’un recueil de 24 planches relatif à la navigabilité de la Vilaine et décrivant son cours.

« Cy dessous est le pourtraict de la ville de Rennes. Comment elle se peult voirs au dessoudz des arches de Sainct Yves allant aval la ripvière affin qu’on puisse plus facillement entendre le cours d’icelle ripviere. Et comment elle passe au travers de ladicte ville et comment elle se depparte audessus pour servir aux fossez de lun des cotes Scavoir devers Toussaincts

Icy assemblen la ripviere de la Villaigne et isle

La ripviere de Isle

La ripviere de Vilagne »

0006-1

Dessin d'après la vue 28 de l'ouvrage conservé à la Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE EE-146 (RES).

La notice Rameau de la Bibliothèque Nationale de France propose pour auteur le peintre et enlumineur Olivier Aulion [34]. L’exécution reste essentiellement graphique et les couleurs se réduisent à une gamme limitée : vert, bleu, rouge brun, des rehauts or. L’usage des ombres permet de suggérer le relief bien que le paysage environnant soit réduit à quelques lignes et à quelques arbustes. Les faubourgs n’apparaissent pas dans leur importance réelle et ne trouvent pas leur place : quelques maisons sont figurées de manière anecdotique ou marginale. La cité est entourée de ses murailles. À l’intérieur des murs, les rues ne sont pas figurées. Seuls émergent des bâtiments ordinaires et des édifices principaux dessinés dans des proportions inexactes. En fait, les différents édifices dessinés en élévation sont déformés pour mieux insister sur leur importance respective. Pour le peintre, l’objectif consiste moins à informer sur l’organisation spatiale de la ville qu’à dire son histoire. La compréhension de la ville ne réside pas dans les formes urbaines, mais dans son passé et dans les fonctions qui étaient les siennes, c’est-à-dire religieuse, défensive et judiciaire. C'est pour cela que l'artiste survalorise les remparts, les bâtiments de pouvoirs laïques (tour de l’horloge, tour du château en ruine) et religieux (cathédrale, institutions religieuses), édifices qui mettent en évidence une ville puissante. Ce portrait de ville de Rennes appartient à un genre cartographique alors appelé « chorographie », c’est-à-dire où la perspective ne cherche pas à rendre compte des mesures exactes, mais seulement à donner un portrait reconnaissable, l’effet que donne Rennes [35]. Comme l’écrivait Antoine Du Pinet, la chorographie « sert à representer au vif les lieux particuliers, sans s’amuser à mesures, proportions, longitudes, latitudes, ny autres distances cosmographiques : se contentant de monstrer seulement à l’œil, le plus pres du vif qu’elle peut, la forme, l’assiette, et les dependences du lieu qu’elle depeint », et d’ajouter « Nul ne peut estre bon Chorographe, qui ne soit peintre » [36]. En résumé, la représentation chorographique est un art de la peinture des lieux et ne s’intéresse pas aux mesures mais aux qualités des lieux ; l’aspect utilitaire semble présider d’emblée ce qui suffit à la chorographie pour se distinguer de la simple peinture du paysage.

[1] La broderie est conservée au musée de la tapisserie à Bayeux (Calvados).

[2] BRAND’HONNEUR (M.), Manoirs et châteaux dans le comté de Rennes, habitat à motte et société chevaleresque (XIe-XIIe siècles), PUR, Rennes 2001, p.77.

[3] Martineau (J.), Schmitt (L.), « Les fortifications médiévales de Rennes : état général de la question et nouvelles données archéologiques place Saint-Germain », in Projet Collectif de Recherche, Enceintes médiévales dans le Grand Ouest, Nantes, DRAC Pays de la Loire, Service Régional de l’Archéologie, 2010, p.158.

[4] Leguay, (J.-P.), La ville de Rennes au xve siècle à travers les comptes des Miseurs, Paris, C. Klincksieck, 1969, p. 108 et 203.

[5] « Erat in urbe Redonensi turris modica, muro contigua, super quam mater mea ecclesiolam sumptibus suis edificavit », cité par Guillotel (H.), Les actes des ducs de Bretagne (944-1148), thèse de droit, Université de Paris II, 1973, p. 153. Archives départementales d’Ille-et-Vilaine, 1F 432 acte de 1206 qui précise qu’elle fut bien construite « in Turri Comitis ».

[6] En 1101, « Actum Redonis in camera aulæ » cité par Lobineau (G. A.), Histoire de Bretagne, vol. 2, 1707, p.264. , vers 1150 « Actum hoc in camera juxta Turrim », cité par Morice (P.-H.), Mémoires pour servir de preuves à l'Histoire ecclésiastique et civile de Bretagne: tirés des archives de cette province, de celles de France et d'Angleterre, des recueils de plusieurs sçavans antiquaires, et mis en ordre, par Dom Hyacinthe Morice, Tome I [-III], Imprimerie de Charles Osmont, 1742, p. 623.

[7] In collectione prima operum Marbodi, Rennes, 1524 est la première édition française complète des œuvres de Marbode grâce à Yves Mayeuc, évêque de Rennes.Venerabilis Antoine Beaugendre, Venerabilis Hildeberti primo Cenomannensis. Accesserunt Marbodi Redonensis episcopi, ipsius Hildeberti supparis opuscula. Qua hactenus edita, hac autem auctiora et plura nondum edita prodeunt, omniaque ad manuscriptos codices recensita, notis passim illustrantur, Paris, Labore et studio D. Antonii Beaugendre, presbyteri et monachi Ordinis sancti Benecti è Congretione S. Mauri, 1708. https://archive.org/details/VenerabilisHildeberti

[8] Ernault (L.), Marbode, évêque de Rennes. Sa vie et ses œuvres (1035-1123). Avec une préface et des notes de son frère Émile Ernault et de Félix Robidou, Rennes, Caillière, 1890, 261 p.; [Rivet de La Grange (.)], « Marbode, evesque de Rennes », Histoire littéraire de la France, Paris, Palmé, t. 10, 1868, p. 343-392. ; Les lapidaires français du Moyen Âge des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, réunis, classés et publiés accompagnés de préfaces, de tables et d'un glossaire par Léopold Pannier, avec une notice préliminaire par Gaston Paris, Paris, Vieweg (Bibliothèque de l'École des hautes études, 52), 1882, 342 p. ; Ropartz (S.), Poèmes de Marbode : évêque de Rennes (XIe siècle) traduits en vers français avec une introduction par Sigismond Ropartz, Rennes, Verdier, 1873, 227 p.

[9] Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 1857, p. 173-176.

[10] Le conflit entre les maisons d’Anjou et de Rennes s’est apaisé quand le fils aîné d’Alain Canhiart, comte de Cornouailles, et de Judith, fille et héritière de Judicaël, comte de Nantes, Hoël II de Bretagne accède au trône ducal en 1066.

[11]Pasquier (H.), Baudri, abbé de Bourgueil, archevêque de Dol, d'après des documents inédits 1046-1130 : thèse pour le doctorat présentée à la Faculté des lettres de Lyon, Angers, imp. de Lachèse et Dolbeau, p. 194.

[12] Dom Alexis Lobineau, Histoire de Bretagne composée sur les titres & les auteurs originaux, Tome II contenant les preuves, & pièces justificatives, Paris, Chez la Veuve François Muguet, 1707, c. 345-346.

[13] Ernault (L.), Marbode évêque de Rennes sa vie et ses œuvres (1035-1123), Rennes, H. Caillère éditeur, 1890, p. 143-144.

[14] « Filia Fulconis, decus Armoricæ regionis, / Pulchra, pudica, decens, candida, clara, recens, / Si non passa fores thalamos, partusque labores, / Posses esse meo Cynthia judicio. » TRADUCTION : « Fille de Foulque, honneur du pays Armorique, / Belle, candide, illustre, ingénue et pudique, / Si vous n’aviez pas pris le fardeau de l’hymen, / Si des fils n’étaient pas sortis de votre sein, / J’aurais cru voir en vous la déesse de Cynthe », in Ropartz (S.), Poèmes de Marbode : évêque de Rennes (XIe siècle) traduits en vers français avec une introduction par Sigismond Ropartz, Rennes, Verdier, 1873, p. 20-21. http://bibnum.univ-rennes2.fr/items/show/693

[15]Lettre de Robert d’Arbriselle à Ermengarde datée d’avant 1106-1107, publiée par Péguigny (J. de), Bibliothèque de l’École des Chartes, 1854, p. 208.

[16] Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 1857, p. 173-174.

[17] Ropartz (S.), Poèmes de Marbode : évêque de Rennes (XIe siècle) traduits en vers français avec une introduction par Sigismond Ropartz, Rennes, Verdier, 1873, p. 103, 105, 107.

[18] Dom Lobineau, op. cit.

[19] Venerabilis Antoine Beaugendre, Venerabilis Hildeberti primo Cenomannensis. Accesserunt Marbodi Redonensis episcopi, ipsius Hildeberti supparis opuscula. Qua hactenus edita, hac autem auctiora et plura nondum edita prodeunt, omniaque ad manuscriptos codices recensita, notis passim illustrantur, Paris, Labore et studio D. Antonii Beaugendre, presbyteri et monachi Ordinis sancti Benecti è Congretione S. Mauri, 1708., c. 1625-1626.

[20] Tiercelin (L.), Bretons de lettres, Paris, H. Champion, 1905, p. 44.

[21]Archives Nationales F18 1941 ; Ouest-Éclair, 10 octobre 1923, p. 4.

[22] Ibid.

[23]Ogée (J.), Marteville (A .), Rennes ancien par Ogée, annoté par A. Marteville, Rennes moderne, ou histoire complète de ses origines, de ses institutions et de ses monuments par A. Marteville, Rennes, Chez MM. Deniel et Verdier, Libraires, Tome I, 1850, p. 322-323.

[24] Tiercelin (L.), Roparz (J.-G.), Le parnasse breton contemporain, Paris / Rennes, Alphonse Lemerre éditeur / H. Caillière éditeur, 1889, 319 p.

[25] Tiercelin (L.), Bretons de lettres, Paris, H. Champion, 1905, p. 44.

[26] http://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/...

[27] Jaubert (P. A.), « Géographie d’Édrisi traduite de l’arabe en français d’après deux manuscrits de la bibliothèque du Roi et accompagnée de notes », in Recueil de voyages et de mémoires, Paris, Everat, 1840, p.352-356.

[28] Idrisi était au service de Roger II de Sicile, roi normand. Le Livre de Roger comprend une description de la Sicile, de l'Italie, de sa patrie l'Espagne, de l'Europe du Nord et de l'Afrique, ainsi que de Byzance.

[29]De son nom complet Abu Abdallah Muhammad Ibn Muhammad Ibn Abdallah Ibn Idriss al-Qurtubi al-Hassani, né à Ceuta au Maroc en 1099, probablement mort en Sicile vers 1165.

[30] Jaubert (P. A.), « Géographie d’Édrisi traduite de l’arabe en français d’après deux manuscrits de la bibliothèque du Roi et accompagnée de notes », in Recueil de voyages et de mémoires, Paris, Everat, 1840, p.352.

[31] La Borderie (A.), Histoire de Bretagne, Rennes, J. Plihon et L. Hervé, 1906, p.149.

[32] Jaubert (P. A.), « Géographie d’Édrisi traduite de l’arabe en français d’après deux manuscrits de la bibliothèque du Roi et accompagnée de notes », in Recueil de voyages et de mémoires, Paris, Everat, 1840, p.353.

[33] Jaubert (P. A.), « Géographie d’Édrisi traduite de l’arabe en français d’après deux manuscrits de la bibliothèque du Roi et accompagnée de notes », in Recueil de voyages et de mémoires, Paris, Everat, 1840, p.353.

[34] http://data.bnf.fr/13321789/bibliotheque_nationale...

[35]« La cartographie rejoint à ce moment le paysage comme genre pictural ou littéraire, dans la mesure où, comme celui-ci, la chorographie borne son champ idéalement à ce que l’œil d’un spectateur attentif peut embrasser dans l’instant » Giraud (Y.), Le paysage à la Renaissance, Colloque de Cannes, 31 mai – 1er et 2 juin 1985, édtions universitaires Fribourg Suisse, p. 10.

[36]Pinet (A. du), Plantz, pourtraits et descriptions de plusieurs villes et forteresses, tant de l’Europe, Asie, Afrique que des Indes et des Terres Neuves, Lyon, Jean d’Ogerolles, 1564, p. XIV.