D’octobre 2016 à août 2017 une riche programmation culturelle accompagnait l’exposition Bretagne Express au Musée de Bretagne à Rennes, sous des formes très diverses : conférences, points de vue au cœur de l’exposition, visites théâtrales, films documentaires qui ont offert à un large public des approches différenciées d’un sujet complexe et passionnant.

Le musée de Bretagne à Rennes et l’association Rails et histoire proposaient, dans le cadre de l’exposition Bretagne Express (20 octobre 2016 - 27 août 2017), des journées d'études Chemins de fer et cheminots en Bretagne, 1851-1989,ouvertes à tous, les 23 et 24 mars 2017.

Ces journées s’inscrivaient dans le programme Les chemins de fer ont une histoire 2012-2017, développé par Rails et histoire, programme qui avait déjà permis l’organisation de précédentes journées et conférences à Paris, au Mans et à Bordeaux.

TRANSCRIPTION et DIAPORAMA

de l’intervention


Chemin de fer et passion cartophile

N.B. : L'accès à ces pages est libre et gratuit, mais les règles qui régissent l'édition concernant le droit de citation sont valables ici aussi! Les textes et les images qui lui sont empruntés devraient être suivis de la mention Chmura Sophie, "Chemin de fer et passion cartophile", Images, représentations et patrimoine de Rennes, mis en ligne le 25 mars 2017, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr, consulté le .

Les droits des documents et des textes publiés sur ce site sont tous réservés.

Sans titre

L’exposition Bretagne Express donne une place aux cartes postales pour observer l’univers du chemin de fer breton, cartes postales présentées comme une source iconographique abondante dans le catalogue Les chemins de fer en Bretagne 1851-1989. En effet, il suffit de feuilleter un ouvrage traitant de l’histoire du chemin de fer au début du 20ème siècle pour mesurer ce que son iconographie doit à la carte postale ancienne. Le propos de cette intervention pour les journées d’étude Chemins de fer et cheminots en Bretagne, 1851-1989, n’est pas seulement de parler de la carte postale comme une simple image de la réalité, un instantané d’une époque ou un simple objet de correspondance, mais bien comme une source pour comprendre la représentation et la manière dont est perçu au début du 20ème siècle le chemin de fer en Bretagne et plus particulièrement les hommes et les femmes qui y travaillaient.

1

Si dans un premier temps nous nous intéressons aux cartes postales fantaisies émises en Bretagne avant la Grande Guerre, cartes en photomontage standard, ici des exemples fournis dans presque toutes les villes de France par le photographe Pierre Legrand et l’éditeur E.A. de Paris, un train est un train et un voyageur arrive comme il part d’un quai semblable aux autres quais. Dans ce cas précis, aucune référence réaliste de l’univers professionnel et technique des chemins de fer, seulement une mise en valeur idéalisée du voyage et d’une vue représentative ou touristique des villes traversées.

Il faut donc s’intéresser aux cartes postales photographiques d’éditeurs circulées et vendues en Bretagne, pour commencer à comprendre la représentation et comment était vraiment apprécié le réseau ferré breton.

Quand le chercheur a une approche très globale des cartes vues, il constate que le chemin de fer en Bretagne est appréhendé de manière positive et qu’il est reconnu, au début du 20ème siècle comme un élément de l’identité du territoire. D’abord parce qu’il est important pour le développement industriel, économique et touristique de la province.

2

Il est possible de trouver sur l’ensemble du territoire breton des cartes émises par des entrepreneurs ou des industriels qui mettent en avant la connexion de leur entreprise avec le réseau ; connexion également mise en avant par des éditeurs locaux et départementaux pour valoriser la dynamique agricole et commerciale des terroirs.

3

Ce sont également les éditeurs locaux qui photographient le plus l’aspect touristique et rare sont les stations balnéaires qui ne mettent pas en avant leur accessibilité par le chemin de fer.

4

Outre ces aspects économiques, le chemin de fer est perçu positivement car les structures ferroviaires sont des éléments du paysage qui n’empêchent pas l’image pittoresque et authentique des sites et contribuent à l’image moderne du territoire, en phase avec ce qui se faisait de plus neuf en matière d’urbanisme et d’aménagement à l’époque.

5

Quant aux gares, plus exactement les bâtiments voyageurs, ils apparaissent avec des spécificités architecturales et esthétiques qui en font vraiment des portes d’entrée identitaire des villes, ce qui montre que l’implantation du chemin de fer avait un rôle dans la construction de l’identité urbaine.

6

Remarquons à ce propos, que des éditeurs concurrents, qu’ils soient locaux, départementaux, régionaux ou nationaux, semblent tous d’accord sur le fait qu’il n’y a pas trente-six manières de photographier une gare ou un bâtiment voyageurs comme nous pouvons le constater avec ces clichés des gares de Saint-Brieuc pris entre 1900 et 1910. Les cartes postales transmettent donc une image et une représentation établies, voire même presque patrimonialisées, des gares.

Mais ne nous y trompons pas, les cartes postales qui viennent d’être montrées, même les cartes fantaisies, sans être rares, sont quand même peu courantes.

En quittant l’approche très globale qui vient d’être exposée et en étant un peu scrupuleux, il faut reconnaître que le thème du réseau des chemins de fer breton et des cheminots n’est pas facilement au cœur de l’intérêt des éditeurs de cartes vues.

7b

Prenons un exemple, la collection Villard, produite par le photographe quimpérois Joseph-Marie Villard (1868-1935), considéré comme un des photographes de la Bretagne, entre 1900 et 1930. Trois décennies qui nous intéressent notamment car le réseau des chemins de fer départementaux s’est progressivement dessiné durant cette période.

Dans la réalité, comme nous pouvons le voir sur cette carte, la production de Villard ne couvre pas l’ensemble de la Bretagne car il s’est surtout consacré à la représentation des territoires du Finistère, de la Cornouaille, de la côte sud de la Bretagne jusqu’à Nantes et de la côte nord jusqu’à Paimpol.

8

Entre 1900 et 1930, il a édité plusieurs séries, parfois avec les mêmes clichés, mais il est tout de même facile de trouver un inventaire, non exhaustif bien évidemment, de 3852 cartes avec des clichés différents, dont 2293 sont consacrés aux paysages et monuments. Sur ces 2293 cartes, seulement 31 cartes postales ont pour sujet direct ou indirect le chemin de fer.

9

Sur ces 31 clichés, 3 sont pris à partir du réseau ferré. Ils soulignent l’importance de l’expérience visuelle du paysage dans le voyage d’agrément.

10

Et 28 cartes ont vraiment pour sujet les chemins de fer : elles montrent des bâtiments voyageurs, des voies ferrées, des aqueducs et des ponts.

11

Dans ces 28 cartes vues, il n’y en a que 2 où apparaissent des employés, mais il est clair qu’ils ne sont pas au centre du sujet.

Ces chiffres nous font comprendre que le chemin de fer a une importance plus géo localisée qu’on ne le pense en Bretagne et que trouver des cartes postales qui permettent d’étudier le personnel du réseau ferré en Bretagne n’est pas aussi évident.

12

Pour avoir des cartes postales des employés des chemins de fer en Bretagne, il faut se focaliser sur les lieux où l’implantation des lignes et des gares à jouer un rôle important de développement à la fois économique et touristique. Le plus simple est d’arrêter son choix sur une ville de taille moyenne sur laquelle un inventaire correct de 500 cartes postales peut être obtenu : la ville de Dol-de-Bretagne. Dol est une ville d’autant plus intéressante qu’elle a une gare buffet qui se situe à la jonction des lignes qui arrivent de Granville, Brest et Rennes et que 16 à 17 pourcents des ménages, qui y habitaient, vivaient grâce à un travail direct pour les chemins de fer avant 1914.

13

Dans l’analyse de 500 cartes postales, émises par 17 éditeurs entre 1899 et 1930, seulement 18 cartes postales montrent plus ou moins directement la gare et certains clichés sont utilisés par plusieurs éditeurs.

14

Il ne reste donc plus que 15 clichés différents, parmi lesquels seulement 6 permettent d’apercevoir quelques membres du personnel de la gare et des employés du réseau de l’Ouest, puis de l’État, clichés pris pour la plupart entre 1905 et 1911.

C’est avant tout dans les cartes émises par les éditeurs dolois et du département d’Ille-et-Vilaine qu’il y a un portrait des hommes et des femmes qui travaillent sur le réseau, à l’époque personnes facilement identifiables par les acheteurs de cartes postales car reconnues comme des figures locales.

15

Nous même, si nous prenons soin d’analyser les parcours de vie des photographes et que nous recoupons ces informations avec celles des recensements de population, nous pouvons mettre des noms sur les personnes photographiées. Les femmes sont les plus faciles à identifier. Sur ce cliché, Olive Cohat, bibliothécaire de gare ; Joséphine Ruault, à ses côtés, débitante au tabac de la gare ;Jeanne Crosnier, employée de salubrité.

Ces trois femmes sont des veuves et même si leur situation professionnelle est précaire, elles apparaissent comme des membres à part entière de l’équipe de la gare.

16

Et s’il est vrai que la corporation des cheminots est essentiellement masculine, les quelques femmes qui travaillaient sur le réseau en Bretagne ne sont pas exclues de la représentation et elles y trouvent toute leur place.

Par contre, ce n’est pas dans ces cartes ayant pour thème les villes et le territoire breton qu’il a une représentation significative du personnel roulant des Compagnies du chemin de fer de Paris à Orléans, de l’Ouest, puis de l’État, qui desservaient la Bretagne, comme si les mécaniciens et chauffeurs était inaccessibles.

17

En cherchant bien, il existe tout de même une représentation de ces hommes qui ont parcouru la Bretagne dans une collection publiée par Fernand Fleury (1874-1916), photographe-éditeur parisien. Cette collection fut publiée sous l’égide de l’éditeur Charles Collas (1866-1947) de Cognac, dont l’ensemble de cartes postales était destiné non plus seulement à la correspondance mais à la collection.

18

Ces cartes se trouvaient dans quasiment toutes les bibliothèques de gare de France, dont celles de Bretagne, et il est possible de trouver des cartes Fleury avec une oblitération des gares bretonnes, comme ici celle de Rennes.

19

Fernand Fleury est d’abord connu au niveau national pour sa série « Tout Paris et environs», circulée à partir de 1903, qui compte déjà en 1909, 17 500 cartes postales et dans laquelle se trouve près de 250 cartes du réseau ferroviaire intra-muros, 110 de la Petite-Ceinture et plus de 600 sur les gares, ponts, viaducs, dépôts et tunnels de la banlieue parisienne.

Le chemin de fer est au cœur de l’intérêt de Fernand Fleury qui est proche du milieu professionnel ferroviaire, plus particulièrement du personnel roulant depuis son service militaire dans les 14ème et 22ème sections des Commis et Ouvriers de l’Administration. Les sections des Commis et Ouvriers de l’Administration, dites COA, étaient des organes de l’intendance militaire en collaboration avec les détachements du train des équipages, et il faut savoir que la 22ème section COA à Paris était la section de rattachement des élèves de l’École de mécaniciens et de chauffeurs-conducteurs de machines.

20

En 1904, une grande partie de la notoriété de Fleury repose surtout sur une série de 174 cartes titrées « Les Locomotives », qu’il va progressivement compléter, avec l’aide de photographes professionnels ou amateurs, photographes amateurs pour la plupart employés des chemins de fer.

D’après une publicité de 1914, cette série va atteindre les 1200 numéros, présentant les locomotives depuis Stephenson, précisant que les clichés ont été obtenus sous le haut patronage de messieurs les ingénieurs en chef des chemins de fer français et étrangers, sous-entendu également des hauts fonctionnaires des Compagnies.

21

En 1908, Fleury donne d’ailleurs des clichés des Hauts Fonctionnaires de la Compagnie de l’Ouest lors de la présentation de la première locomotive « Pacific ».

22

La série des locomotives présente aussi bien des machines françaises que des machines étrangères, mais c’est bien la locomotive française qui est l’objet principal de cette série, le but étant de montrer que comparée aux machines similaires des concurrents européens, la locomotive française l’emporte en qualité de puissance, de consommation et de rapidité que réclame l’exploitation des chemins de fer.Ces cartes postales sont émises au moment où l’industrie française veut marquer sa prééminence sur ses concurrents anglais et allemand, c’est pourquoi la série rend globalement compte des transformations ininterrompues de cet instrument de transport.

23

Sur la grande majorité des clichés les locomotives sont l’objet principal de l’image. Le lieu n’a aucune importance pour l’éditeur, par contre Fleury et ses photographes prennent souvent soin de faire poser les conducteurs et les machinistes. Les clichés sont un emblème des rapports homme-machine : les hommes y figurent en raison de leur personne et de leur situation. Aucun élément ne fait référence à la pénibilité du travail, c’est la fierté de travailler sur les réseaux ferroviaires et sur des machines à la pointe qui est mise en avant.

24

Le succès de cette série est quasi immédiat, et c’est surtout à partir de 1905 que Fleury va réaliser les meilleures ventes car il appose au dos de ses cartes, à la place de la correspondance, des informations sur les caractéristiques techniques des machines. Les cartes sont alors imprimées de manière à être de vraies pièces de collectionneur en fournissant le maximum d’indications sur la locomotive présentée, son type, son nom, sa date et son lieu de construction, ses cotes, poids et description.

25

En 1910, parallèlement à la série des locomotives, Fleury va consacrer une série spéciale, titrée « les chemins de fer français », aux grandes coureuses qui trainent des trains lourds à grandes vitesses, série où se retrouvent, entre autre, les trains express Paris-Rennes et Paris-Brest. Même si les machines dominent les clichés et que le but du photographe Logan est de montrer la puissance et la vitesse, il y a dans ces clichés un intérêt indirect sur la personnalité du mécanicien de locomotive à grande vitesse et celle de son chauffeur qui sont, plus que jamais, dans ces conditions, impressionnantes et intéressantes. En fait, les hommes ici sont totalement assimilés à la machine.

26

Les collectionneurs de la première heure et les cartophiles qui vont leur succéder ont une fascination pour les machines, et pour certains d’entre eux surtout pour celles qui ont eu un funeste destin comme la locomotive 1472 impliquée dans le déraillement du train de voyageur Pontivy-Saint-Brieuc en juillet 1908. Dans de nombreuses collections peuvent se voir des recoupements et des regroupements entre la série Fleury et les séries des catastrophes ferroviaires produites en Bretagne.

Il faut se rendre compte que les photographies des accidents et des catastrophes ferroviaires publiées en cartes postales ne sont pas seulement des cartes d’actualités où la population locale se montre, elles sont également une preuve des préoccupations des usagers bretons du chemin de fer.

27

D’ailleurs autour de 1910, de nombreux accidents ont valu au réseau de l’ouest-État une réputation morbide, caricaturée entre autre sur la carte « Le Dernier Jour d’un Condamné », dessinée par Henri Nozais pour les éditeurs Artaud et Nozais de Nantes. Henri Nozais fait ce dessin suite aux débats animés du Parlement à propos de la catastrophe ferroviaire du 14 février 1911 du train rapide Paris-Rennes, accident qui intervient après une série d’accidents graves et mortels sur le réseau de l’Ouest-État.

28

Autres accidents qui préoccupent en Bretagne, ceux engendrés par la folie et les méfaits de l’alcool. La folie est un sujet important depuis l’affaire de février 1903 à propos d’un aiguilleur devenu fou à la Croix Mathias à Saint-Brieuc, affaire qui va amener la presse et le grand public à s’intéresser de très près à la vie du personnel breton des chemins de fer. Quant aux accidents engendrés par les méfaits de l’alcool, ils sont plus souvent caricaturés, ici de nouveau un dessin par Henri Nozais, carte postale faisant référence au vin produit au sud de Nantes. Cette caricature fait surtout écho aux nombreux accidents et suicides liés à l’alcoolémie, que ce soit dans l’ancien département de Loire-inférieure ou celui des Côtes du Nord.

29

En conclusion et pour récapituler, les collections de cartes postales photographiques d’éditeurs, surtout celles des éditeurs locaux, donnent une image positive qui rend compte à la fois de l’ampleur des réseaux et des infrastructures en Bretagne, de leur importance pour l’économie et le développement du territoire. Elles révèlent également la place des employés des chemins de fer au sein de la population locale.

Celle de Fernand Fleury, consacrée aux locomotives, a laissé un précieux témoignage de l’engouement de son époque pour les progrès de la locomotion ferroviaire et généralement pour le milieu des chemins de fer. Les cartes Fleury, émises avant 1910 subliment les machines françaises, avec une connotation patriotique dans le ton Belle Époque, mais surtout elles accordent un place non négligeable au personnel roulant des compagnies.

Les cartes postales d’humour gaulois témoignent, quant-à-elles, des craintes et de la prise de conscience de la gestion des dangers dans les transports dans l’ouest.

30

Évidemment, pour avoir une vision complète de l’image et des représentations du chemin de fer en Bretagne par la carte postale, il aurait également fallu entreprendre l’étude de la représentation des voyageurs et des usagers des chemins de fer mais, le temps imparti était limité, et, il faut l’avouer, l’analyse de la représentation des voyageurs nécessite une présentation très différente que celle qui vient d’être présentée. Nous aurions, entre autre, vu plus de cartes postales illustrées que de cartes photographiques. Et en plus des cartes postales d’humour gaulois, nous aurions été obligés de voir des cartes grivoises et des cartes postales pornographiques, ce qui n’aurait pas été tout public.

En tout cas, cette analyse nous aurait révélé que le voyage d’agrément et les voyageurs, n’ont pas toujours eu une représentation innocente et positive. En effet, les cartes postales et les correspondances qui y sont apposées, qui sont l’actualité illustrée, l’instantané des faits et gestes d’une époque, sont surtout les témoins des distractions, des attitudes morales et des comportements, et elles révèlent des aspects bien impensables, voire scandaleux, du voyage sur les chemins de fer en Bretagne.