SOPHIE CHMURA, Le Secteur Sauvegardé de la ville de Rennes : l’habitat urbain du Moyen-Âge à la Révolution

EXTRAIT du mémoire de D.E.A soutenu à l'Université de Rennes 2, Laboratoire histoire et critique des arts, 2003, 3 tomes, suite


IMG_6523 1-2

LA DESTRUCTION DE L’HÔTEL DES QUATRE-BŒUFS

Pour connaître les causes de dégradation de l’hôtel des « Quatre-Bœufs » et des maisons du carrefour Jouaust, il faut remonter à la source. Un rapport de l’Inspecteur de la voirie, daté de 1889 [1], et les délibérations du Conseil Municipal de 1892 à 1897 [2], constituent les premiers jalons de la lente, mais indéniable, disparition de l’îlot.

[1] et [2]AMR: 1O422Voirie Carrefour Jouaust. Plan du 7 novembre 1892.

Quand alignement rime avec délabrement

L’alignement du point de vue national

En l’absence de règles spécifiques d’urbanisme, l’Administration, pour ordonner le développement urbain, s’appuyait en premier lieu sur la législation domaniale et plus spécialement sur la procédure de l’alignement. Cette dernière remonte à l’Edit Royal de 1607 [3]. L’article 5 de ce texte, défendait de faire « aucun édifice sans le congé et allignement du grand voyer ou de ses commis » [4]. A l’occasion de la délivrance de cet acte par lequel elle indiquait au riverain les limites séparant la voie publique de sa propriété, l’Administration pouvait modifier la largeur de la voie et même en profiter pour imposer indirectement aux constructeurs diverses contraintes architecturales.

Cette procédure de l’alignement individuel a été complétée par la suite par l’établissement de plans d’alignement auxquels les autorités de voirie devaient se référer lors de la délivrance des alignements individuels et qui permettaient d’obtenir un tracé plus rigoureux des villes.

Ces dispositions restèrent en vigueur sous la Révolution en vertu d’une loi du 12 juillet 1791 [5]. Elles furent ensuite reprises par divers textes, dont la loi du 16 septembre 1807, et la loi municipale du 5 avril 1884 prescrivit l’établissement de plans d’alignement dans toutes les communes [6].

Ainsi, l’alignement dépend d’une législation qui a eu, dès son origine, un double projet : protéger la voie publique des empiétements des riverains et permettre à l’autorité publique d’en rectifier le tracé. Seul le plan d’alignement permet de modifier soit en les élargissant, soit en les rétrécissant, les limites préexistantes des voies publiques.

[3] Edit royal de 1607 dit de « Sully ». AMR : CC57 Droit de donner et fixer les alignements à tous ceux qui veulent bâtir ou construire, maisons, murailles et autres édifices en la ville et faubourgs de Rennes 1588-1763.

[4] AMR : CC57 Droit de donner et fixer les alignements.

[5] JACQUOT (H.) et PRIET (F.), Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 4ème édition, 2001, p. 21.

[6] JACQUOT (H.) et PRIET (F.), Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 4ème édition, 2001, p. 21.

L’alignement à Rennes

Lors du Conseil Municipal daté du 5 octobre 1892, la ville de Rennes prévoyait d’acquérir et d’exproprier les maisons numéros 1, 3, 13, 15, 2, 4, 6, 10 du carrefour Jouaust et 5 rue Salle-Verte, afin« de donner à la voie publique sa forme définitive en modifiant à demeure les alignements et le nivellement qui sont […] très défectueux » [7]. Une pétition, dans le but d’améliorer la voirie [8], fut même transmise.

Seulement, suite à l’alignement de la rue d’Antrain, la ville manquait de ressources financières [9]. Elle avait sous-estimé le coût financier du projet d’Antrain où les propriétaires avaient demandé de fortes indemnités d’évictions. Ainsi, seul le nivellement de la voirie du carrefour fut entrepris [10].

Rescapées de la destruction, les maisons n’en furent pas pour autant épargnées. En effet, même si de nombreux plans d’alignement anciens correspondent à des projets d’élargissement abandonnés depuis longtemps, l’absence d’abrogation expresse ne les exclue pas de l’ordonnancement juridique.

Lorsqu’un bâtiment est frappé d’alignement, il est grevé d’une « servitude de reculement » [11], et «aucun travail confortatif ne peut être exécuté» [12]. L’interdiction d’effectuer des travaux confortatifs entraîne, à terme, la démolition de l’immeuble, même si la jurisprudence définit de façon restrictive les « travaux confortatifs » interdits et qui sont principalement limités aux reprises en sous œuvre, aux substitutions de façades, à la pose de tirants, d’ancres, d’équerres, de poteaux et autres artifices destinés à étayer un immeuble [13]. La servitude d’alignement a pour effet de geler strictement l’utilisation des immeubles bâtis. Sauf pour les bâtiments et murs déjà dégradés, cela peut durer très longtemps ! Pour éviter que les plans d’alignement produisent des effets, il suffit d’«oublier» de les mentionner en annexe du Plan d’Occupation des Sols dans la liste et sur le plan des servitudes d’utilité publique : ils deviennent ainsi inopposables aux demandes d’autorisation d’utilisation du sol [14]. Or les POS ont été créés lors de la réforme de 1967 [15]. Ainsi, les immeubles du carrefour Jouaust ont été soumis, pendant plus d’un demi-siècle, au plan d’alignement voté par le Conseil Municipal du 5 octobre 1892.

Une opération d’aménagement ainsi conditionnée par l’œuvre aléatoire du temps était sans doute concevable en 1607 [16]. Aujourd’hui, l’élargissement ou la rectification d’une voie publique est une intervention beaucoup plus volontariste qui doit, tronçon par tronçon, s’effectuer dans un délai raisonnable. C’est pourquoi, en pratique, l’acquisition des immeubles bâtis frappés d’alignement se fait, sans attendre la démolition, soit par vente de gré à gré, soit par expropriation ou par préemption [17]. Il n’en demeure pas moins que la servitude de reculement s’applique malgré tout jusqu’à ce qu’interviennent ces acquisitions et limite donc le droit d’effectuer des travaux sur des bâtiments qui sont destinés à être démolis partiellement pour réaliser l’élargissement ou la rectification de la voie publique.

En définitive, la servitude de reculement résultant du plan d’alignement a été abrogée automatiquement par le POS et le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur. Mais ces plans ont été mis au point après l’acquisition de l’îlot, par la ville, en 1963. Cette dernière les avait acquis « dans la perspective de leur démolition et de la reconstruction d’un quartier neuf, et non en vue d’une réhabilitation. Les immeubles étaient donc, la plupart du temps, abandonnés et dans un état de délabrement tel qu’il était devenu impossible, lorsque la Société de Rénovation s’est intéressée à ce quartier dans les années 70/75 d’en assurer la conservation et la restauration » [18].

[3] Edit royal de 1607 dit de « Sully ». AMR : CC57 Droit de donner et fixer les alignements à tous ceux qui veulent bâtir ou construire, maisons, murailles et autres édifices en la ville et faubourgs de Rennes 1588-1763.

[4]AMR : CC57 Droit de donner et fixer les alignements.

[5] JACQUOT (H.) et PRIET (F.), Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 4ème édition, 2001, p. 21.

[6] JACQUOT (H.) et PRIET (F.), Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 4ème édition, 2001, p. 21.

[7] AMR : 1O422Voirie Carrefour Jouaust. Rapport de l’inspecteur de la voirie 1889, plan et Conseil Municipal du 5 octobre 1892.

[8] AMR : 1O422Conseil Municipal du 22 février 1893.

[9] AMR : 1O422Conseil Municipal du 13 novembre 1895.

[10] AMR : 1O422Conseil Municipal du 18 mars 1897, calques des profils.

[11] AMR : 122W91Permis de construire.

[12] AMR : 122W91Permis de construire.

[13] Etude de la série 122W.

[14] JEGOUZO (Y.) dir., Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 2000, Art. L126-1 CU p.36.

[15] JEGOUZO (Y.) dir., Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 2000, Loi d’orientation foncière du 30 décembre 1967, p.919.

[16] Edit Royal de 1607 dit de « Sully ». AM Rennes : CC57 Droit de donner et fixer les alignements à tous ceux qui veulent bâtir ou construire, maisons, murailles et autres édifices en la ville et faubourgs de Rennes 1588-1763.

[17] GODFRIN (G.), Aménagement urbain et bâti existant, Paris, Librairie Générale de Droit et de la Jurisprudence, 1999, p.327.

[18] AMR : 1322W78 Opération de rénovation de la place du Bas des Lices ; plaquette de la Société Rennaise de rénovation : le village du Bas des Lices.

Histoire d'une destruction

La ville de Rennes avait décidé, par délibération du Conseil Municipal en date du 27 octobre 1975 [19], de confier, à la Société d’Aménagement et d’Economie Mixte rennaise de rénovation, l’étude de l’aménagement d’une partie du quartier du Bas des Lices, secteur délimité par le Boulevard de Chézy, le passage du Louis d’Or, l’extrémité sud de la rue de Dinan, la rue Saint-Louis, la rue de Juillet et la place du Bas des Lices.

Contrairement à ce que disait la notice explicative [20] de la S.A.E.M. rennaise à propos du carrefour Jouaust, la rénovation de l’îlot, qui fait partie du secteur sauvegardé, n’avait pas été prévue au plan permanent de sauvegarde, approuvé par délibération du Conseil Municipal du 25 septembre 1972. Ce dernier n’instituait pas de zone de restructuration dans ce secteur.Elle s’inscrivait, en fait, comme une extension de la zone de rénovation de la rue de Brest qu’elle prolonge au-delà de la rivière l’Ille [21]. Cette rénovation, confiée en 1957 à la même société [22], avait connu plusieurs extensions et était sur le point d’être achevée.

Le remodelage du quartier du Bas des Lices répondait à un double impératif : «l’arasement de maisons vétustes qui ne présentent aucun caractère architectural remarquable et dont la mauvaise qualité des matériaux rend impossible la réhabilitation ; la mise en application du plan de circulation de la ville qui prévoit notamment la fermeture du carrefour Jouaust et l’élargissement du passage du Louis d’Or et de la rue Saint-Louis » [23].

[19] AMR : 1231W24 S.A.E.M. rennaise de rénovation.

[20] AMR: 1231W24 S.A.E.M. rennaise de rénovation.

[21] AMR: 1231W24 S.A.E.M. rennaise de rénovation.

[22] AMR : 31W203Création de la société rennaise d’étude urbaine 1954-1970. Rénovation d’îlots urbains 1957-1962.

[23] AMR : 1231W24 S.A.E.M. rennaise de rénovation.

De " conserver et restaurer" à "restaurer ou remplacer"

La révision du plan de sauvegarde

C’est lors de l’étude Centre I [24] de 1965, par M. Marty et J. Deneuil, que le numéro 3 carrefour Jouaust a été déterminé comme « immeuble à conserver et restaurer » [25]. Cette étude avait pour but de permettre l’élaboration du secteur sauvegardé qui doit indiquer les immeubles ou parties d’immeubles dont la démolition, l’enlèvement, la modification et l’altération sont interdits [26].Il indique, également, les immeubles qui, en tout ou en partie, devront être démolis ou modifiés à l’occasion d’opérations d’aménagement publiques ou privées ultérieures.

Le 27 janvier 1976, P. Prunet écrit à propos du projet « sur les terrains situés aux abords de l’Eglise Saint-Etienne, et partiellement occupés par des immeubles dont le plan permanent de Sauvegarde prévoit le maintien et la conservation» [27]. Il déclare qu’ « avant de résoudre le problème posé par un projet qui n’est apparemment pas conforme aux prescriptions du plan de sauvegarde, il m’apparaîtrait nécessaire, sur le plan administratif, que la Municipalité de Rennes fasse une demande de révision du plan de sauvegarde auprès des Ministères concernés. Cette révision devant porter sur les points susceptibles d’entraîner des modifications au plan actuel, et que je suis tout prêt à examiner avec vous, comme je vous l’ai dit, avec le maximum de compréhension. / Ce n’est qu’après que cette procédure aura été accomplie que le Secrétariat d’Etat à la Culture pourra donner un avis à un projet, dans la mesure où il sera conforme aux nouvelles dispositions proposées » [28].

Le 10 juillet 1979, un des responsables de la rénovation du Bas des Lices confirme, que le 9 juillet 1976, « La commission avait décidé que trois immeubles situés dans le périmètre qui étaient classés « à conserver et restaurer » seraient désormais mentionnés comme «immeubles pouvant être restaurés OU remplacés» [29]. Ainsi, la ville pouvait considérer que « le principe d’une opération de rénovation dans le quartier du Bas des Lices avait été admis par la Commission Nationale des Secteurs Sauvegardés » [30].

[24] AMR : 31W188Etude de Rennes centre I : M. Marty et J. Deneuil architectes. Plans du centre de Rennes par îlot, fiches par îlots, par rue, par numéro et par référence cadastrale décrivant chaque immeuble. 1965-1966.

[25]AMR : 31W188Etude de Rennes centre I.

[26] JEGOUZO (Y.) dir., Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 2000, art. L.313-1, 3ème alinéa, p.1152.

[27] AMR : 1231W2 Centre-Ville ; lettre de Pierre Prunet 27 janvier 1976.

[28] AMR : 1231W2 Centre-Ville ; lettre de Pierre Prunet 27 janvier 1976.

[29] AMR : 1322W78 Opération de rénovation de la place du Bas des Lices ; 10 juillet 1979.

[30] AMR : 1322W78 Opération de rénovation de la place du Bas des Lices ; 10 juillet 1979.

L’arrêté de péril

Un an après avoir obtenu l’aval de la Commission Nationale des Secteurs Sauvegardés, un arrêté de péril est voté [31].

Selon la loi, l’autorité municipale est tenue de veiller à la sécurité publique et de surveiller à cet égard l’état des bâtiments situés sur la commune. L’arrêté de péril s’applique dans les cas de nécessité où l’immeuble crée une réelle menace. Le maire, de sa propre initiative, prend un arrêté dit de péril par lequel il met en demeure le ou les propriétaires, de réparer ou de démolir [32].

Cette mesure autorisa la municipalité, qui était propriétaire «de 53% de la surface totale de la zone» [33], de mettre en place les mesures de destruction. L’immeuble des « Quatre-Bœufs », après avoir été « à conserver et à restaurer », puis « pouvant être restauré ou remplacé », était désormais « à remplacer ».

[31] AMR : 1322W78 Opération de rénovation de la place du Bas des Lices ; Arrêté de péril 1977.

[32] JEGOUZO (Y.) dir., Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 2000, p.1158.

[33] AMR : 1322W78 Opération de rénovation de la place du Bas des Lices ; 14 avril 1976.

La démolition

Le 31 août 1979, le permis de démolir est délivré sous la prescription suivante : «conserver au maximum le jeu des toitures de l’hôtel des Quatre-Bœufs et des bâtiments environnant préservés» [34].

Dans les secteurs sauvegardés, le permis de démolir est obligatoire, sauf s’il s’agit d’une démolition imposée par le plan de sauvegarde. Que le secteursoit simplement délimité ou que le plan de sauvegarde soit opposable, la règle est identique : aucun permis de démolir ne peut être délivré sans l’accord du ministre ou de son délégué [35]. Dans les quinze jours suivants la réception de la demande, le service instructeur transmet celle-ci à l’architecte des bâtiments de France qui dispose d’un délai de deux mois pour donner son accord. A l’expiration de ce délai, l’absence de réponse vaut avis favorable [36]. Ces règles sont les mêmes en ce qui concerne les abords des Monuments Historiques.

Une lettre, en date du 30 octobre 1979 [37], laisse supposer que l’architecte des Bâtiments de France avait peu de « place » dans le projet. Cette lettre, envoyée à l’architecte Georges Maillols, se présentait en ces quelques lignes :

« Mr l’architecte,

En accord avec vous, j’avais, par lettre du 13 septembre 1979, demandé à M. Germaine Architecte des Bâtiments de France Adjoint, de bien vouloir accepter de prendre la direction des travaux de démolition de l’Hôtel des Quatre Bœufs […]

Cette correspondance faisait d’ailleurs suite à la lettre que vous lui avez adressée le 31 mars et la confirmait.

Nous n’avons reçu aucune réponse…

Je me pose dans ces conditions la question de savoir s’il convient ou non de rappeler cette demande. Personnellement je n’y suis pas favorable ; j’estime que le fait de n’avoir pas répondu (pas même oralement) équivaut à un refus. En outre, il est peut-être préférable de ne pas attirer à nouveau l’attention des Bâtiments de France sur cette opération à un moment où cette Administration manifeste son désaccord sur le projet présenté sur les terrains Mercier.

Je souhaite toutefois savoir si vous partagez mon avis ; dans l’affirmative, il conviendrait peut-être de demander la collaboration d’un autre « spécialiste » ? A moins qu’une nouvelle intervention auprès des Bâtiments de France soit envisagée mais seulement dans quelques temps, une fois les travaux de construction entrepris ?» [38].

[34] Ibid.

[35] JEGOUZO (Y.) dir., Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 2000, p.1158.

[36] JEGOUZO (Y.) dir., Droit …, Paris, Dalloz, 2000, p.1158, art. L.430-1, L.430-3, R.313-15.

[37] AMR : 1322W78 Opération de rénovation de la place du Bas des Lices ; 30 octobre 1979.

[38] AMR : 1322W78 Opération de rénovation de la place du Bas des Lices ; 30 octobre 1979.

Le "témoignage du passé destiné à être intégré au nouveau quartier" [39]

[39] AMR : 1322W78 Opération de rénovation de la place du Bas des Lices ; sauvegarde de la façade Couasnon.

Sauver le "décor"

En 1963, la ville de Rennes achète les « Quatre-Bœufs »… Oui, mais pas en entier. En effet, les propriétaires ne cèdent pas la façade nord du rez-de-chaussée qui porte les ornements décoratifs[40].

La ville s’aperçoit en 1976 de son erreur [41] : les anciens propriétaires n’ont pas enlevé les décors, alors qu’en décembre 1975, un premier dépôt de permis de construire a été fait. Lors du Conseil Municipal du 2février 1976 [42], « au cour de l’examen du problème du plan permanent de sauvegarde, M. Salouïn attire l’attention de la Municipalité sur le problème de l’Hôtel des « Quatre-Bœufs ». MM. Menau et M. Prunet ont insisté , si l’immeuble est démoli, sur la réutilisation de la façade de l’Hôtel et M. Menou a demandé un engagement écrit de la ville» [43]. Si cette idée n’avait pas de suite, « le musée avait une priorité dans la récupération des matériaux présentant un intérêt architectural ou historique sur l’ensemble de l’opération du Bas des Lices» [44].

En 1979, la Société de Rénovation et la ville se voient contraintes de négocier les décors pour 30.000 francs [45]. Mr Couasnon, Directeur Départemental de l’Architecture demande alors que « la façade de cet immeuble, présentant un intérêt architectural et historique, [soit] conservée en l’état et incorporée aux nouveaux bâtiments » [46].

Le 31 mai 1979, il est décidé qu’ « un porche de 8 mètres de large sur 5 mètres du hauteur permettra de découvrir la façade restaurée en venant de la rue Saint-Louis» [47].

En 1981, les bois sculptés sont restaurés et un jalonnement précis est exécuté pour que le mur soit reconstruit exactement à son emplacement [48].

Le programme du nouvel ensemble avait déjà été retardé par les exigences liées au secteur sauvegardé. Mais voilà que l’église des Augustins, ou Saint-Etienne, est inscrite à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques, le 1er février 1978 [49]. L’inscription de cet édifice, qui se trouve à proximité immédiate du projet, occasionna quelques réactions et quelques changements dans le programme afin de répondre à la loi de protection des abords. Cette loi, en date du 25 février 1943, permet de protéger l’entourage des monuments pour les mettre en valeur et pour, dans une optique touristique, assurer leur « présentation » [50]. Le programme avait déjà prévu la création d’une place qui encadrerait la façade principale de l’édifice [51], mais l’opinion publique commença alors à s’intéresser aux abords du monument. Dans le journal Ouest-France du 5 novembre 1979, un article titré « Les Quatreboeufs abattus ! » s’insurge contre la destruction des lieux.

L’achat du décor des « Quatre-Bœufs » et son intégration dans la nouvelle construction aidèrent la Municipalité à faire accepter les destructions prévues. Le journal du week-end du 24 et 25 novembre publia en réponse un article titré « «Epiderme » préservé. L’Hôtel des Quatreboeufs reconstitué pivot du quartier Saint-Etienne rénové ». L’opinion publique rassurée, les travaux purent débuter.

[40] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices.

[41] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices.

[42] AMR : 1231W2 Centre-ville ; Conseil Municipal du 02.02.1976.

[43] AMR : 1231W2 Centre-ville ; Conseil Municipal du 02.02.1976.

[44] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices, 31 mai 1979.

[45] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices.

[46] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices.

[47] AMR : 1322W78 5 mai 1981.

[48] AMR : 1322W7824 mars 1981.

[49] DRAC de Bretagne : Liste des immeubles protégés au titre des législations sur les Monuments Historiques et sur les sites dans le département de l’Ille-et-Vilaine, arrêtée au 1er novembre 1984, p.34-40.

[50] JEGOUZO (Y.) dir., Droit de l’urbanisme, Paris, Dalloz, 2000, p.714.

[51] AMR : 1231W2 Centre-ville ; 11 avril 1973.

Bilan

La simple analyse de la plaquette de la Société Rennaise de Rénovation pour le «village du Bas des Lices », du 23 janvier 1980 [52], montre l’évolution en soit du programme depuis 1973 [53]. Il semble que l’évolution du programme soit étroitement lié à l’évolution de l’intérêt porté au patrimoine urbain.

En 1973, l’hôtel des « Quatre-Bœufs » n’était qu’un bâtiment « de l’îlot moyennageux compris entre la rue de Juillet, le carrefour Jouaust et la place du Bas des lices » [54]. En 1980, il en était « le bâtiment le plus caractéristique [… qui] présentait en façade des boiseries sculptées qu’il eût été très dommage de voir disparaître » [55]. La plaquette insiste sur le fait qu’ « il a été décidé de reconstituer, à son emplacement initial, la façade de l’établissement. Pour ce faire, les boiseries qui n’avaient fort heureusement pas été déplacées ont été rachetées aux propriétaires par la Société de Rénovation et le plan masse a été conçu pour prévoir l’intégration de cette façade rénovée dans le nouvel ensemble » [56].

Les seuls autres éléments préservés de l’ancien site furent« les pavés pour le dallage de la place constituant le parvis de l’église » [57] et le jeu de toitures de l’hôtellerie, qui doivent être au Musée[58].

[52] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices ; plaquette 23 janvier 1983.

[53] AMR : 1231W2 Centre-ville ; 11 avril 1973.

[54] AMR : 1231W2 Centre-ville.

[55] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices ; plaquette 23 janvier 1983.

[56] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices.

[57] AMR : 1322W78Opération de rénovation de la place du Bas-des-Lices.

CONCLUSION

Le carrefour Jouaust a une histoire riche. Les plans montrent la prégnance de la typologie originelle du parcellaire et de l’aménagement des lieux. L’Hôtel des « Quatre-Bœufs » était l’un des éléments du quartier du Bas des Lices dont il est possible de reconstituer entièrement l’histoire, les fonctions et l’architecture. Construit entre 1617 et 1622, modifié avant 1702 [1] et pendant la première moitié du 18ème siècle [2] ; il fut de nouveau transformé au début du 20ème siècle[3], avant d’être abattu en 1980.

Il est indéniable que le projet final du « village du Bas des Lices » s’intègre au cadre architectural de Rennes, tel que le demande les règles du Plan de Sauvegarde et de Mise en valeur. Mais, apparemment, la mémoire urbaine peut se résumer ici à quelques pavés et la mémoire d’une hôtellerie du 17ème siècle au décor de sa façade. Retrouver photographies, plans, mesures et relevés demandent à dépouiller de nombreux dossiers. Aucun travail archéologique ou d’archives n’avait été effectué pour permettre de connaître l’architecture du carrefour Jouaust avant sa destruction.

Suite à sa séance publique du 25 septembre 1972, le Conseil Municipal de Rennes avait donné son approbation au règlement d’urbanisme du secteur sauvegardé. Dans le Rennais du 26 octobre, il présenta cette décision « comme de la plus haute importance, dont les conséquences commanderont le destin de tout le centre traditionnel de la ville […] Le patrimoine culturel qui s’attache aux vieilles maisons, aux rues pittoresques du Centre a vieilli, - on le sait - s’est détérioré, - on peut le constater -, et risquerait de disparaître peu à peu si l’on n’y prenait pas garde » [4]. Et d’ajouter quelques lignes suivantes: « Il s’agit de sauver les quartiers anciens, d’éviter leur démolition sous couvert de détruire les taudis » [5]. Tout cela serait parfait s’il ne rappelait pas que l’« On a sacrifié l’ancienne rue de Brest, tous ses taudis, fils de misère et générateurs de misère. Quelle maison, quel monument, dans ce quartier, méritait d’être conservé ?» [6]. Il faut rappeler que le projet du carrefour Jouaust s’inscrivait dans la continuité du programme de la rue de Brest. Il est alors légitime de s’interroger sur le décalage existant entre l’idée de protection du patrimoine urbain et son application.

[1] Surhaussement et ajout de galeries.

[2] Construction du petit salon, avec chambre et grenier au-dessus.

[3] Transformation du porche en garage et cuisine.

[4] « Le plan de sauvegarde du Vieux Rennes, culte du passé et souci de l’avenir », in Le Rennais, octobre 1972, n°26, p.17.

[5] « Le plan de sauvegarde du Vieux Rennes, culte du passé et souci de l’avenir », in Le Rennais, octobre 1972, n°26, p.20.

[6] « Le plan de sauvegarde du Vieux Rennes, culte du passé et souci de l’avenir », in Le Rennais, octobre 1972, n°26, p.18.

« La rénovation du secteur du Bas des Lices […] n’a malheureusement pas été traitée avec toute la sensibilité voulue. »

PRUNET P., janvier 1985.

Brest

Pour citer cet article :

Chmura Sophie, images, représentations et patrimoine de Rennes, mis en ligne le 1er septembre 2014. http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr, consulté le .